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l’Humanité

Carrefour écrase les arrêts de maladie

publié le 18 décembre 2004
dimanche 19 décembre 2004

Carrefour forme ses managers.

Ils sont dorénavant priés de se mobiliser pour lutter contre l’absentéisme. Et de mener campagne pour parvenir à la « sensibilisation des employés », c’est-à-dire à les culpabiliser, à les « mobiliser » pour éviter les sanctions.

Pour les sensibiliser, un livret, sobrement intitulé l’Absentéisme, notre défi à tous, se plaint d’un « nombre élevé » d’absences, rappelle « les mesures en place », et informe des nouvelles et « bonnes attitudes » à adopter. Pour prouver le manque à gagner, l’ouvrage livre une avalanche de chiffres, de tableaux et de considérations alarmantes. Comme celle-ci, extraite de l’« édito » signé Jean-Luc Masset, le directeur des ressources humaines : « L’absentéisme coûte cher, ternit notre image auprès des clients, perturbe l’esprit d’équipe et pénalise ceux qui ont à coeur de répondre présent chaque jour. » Comment renverser la tendance ? En aidant les personnes « en réelle difficulté », mais aussi en mettant « un terme aux dérives préjudiciables à l’intérêt individuel et collectif ». Et le DRH de conclure son édito par un martial : « C’est un nouveau défi pour tous. »

La traque aux « faux » malades

Comment la direction compte-t-elle faire baisser l’absentéisme ? D’abord, c’est un classique, en utilisant l’arme de la culpabilisation. En brandissant par exemple ce chiffre : « 7,54 %, 167 magasins fermés pendant un mois », lit-on page 5. Trois pages plus loin, nous découvrons que « le coût moyen par magasin (est) de 300 000 euros ». L’entreprise ne serait pas la seule pénalisée puisque quand le personnel manque « les rayons sont moins bien remplis et les ventes accusent le coup », se plaint la direction dans le livret. Qui, page 9, explique que les salariés eux-mêmes y perdraient : « Le matin, quand notre manager nous annonce qu’il manque deux personnes, nous savons qu’il va falloir nous partager le travail. On le fait, bien sûr, mais ça ne nous donne pas envie d’être souriants. » Qui en pâtit ? Tout le monde. Les absences « perturbent la bonne entente », « détériorent le climat social du magasin », « démotivent », font naître « un sentiment d’injustice et d’amertume ». Quant aux malheureux clients, « ils pâtissent également de cette situation : rapidité amoindrie, amabilité moyenne et professionnalisme pas vraiment au top ». On le voit, la marque qui « positive » ne fait pas vraiment dans la dentelle.

« Un absentéisme, des absentéismes ». Dans ce chapitre, un « camembert » détaille « les dix raisons pour lesquelles on s’absente ». Avec le dessin d’un hospitalisé et d’un qui bulle sur un transat. Celui-là appartient aux 14 % d’« absences injustifiées » identifiées. Qui sont-ils ? Il suffit de tourner la page pour le savoir : « Certaines personnes s’absentent tout simplement parce que leur conjoint fait les ponts et la grande distribution, non. » À côté de ceux qui vivent, on l’aura compris, avec des fonctionnaires, il y a les 17 % d’arrêt de maladie de moins de huit jours, « très pénalisant, en termes de coût économique et d’organisation ».

Sortons nos calculettes. 17 + 14 = 31. 31 % d’arrêts de maladie louches et/ou « pénalisants » ; à côté, les pourcentages des « vrais » malades, définis par Carrefour comme victimes des « inévitables aléas de la vie », sont bien pâles : 7 % de « maladie de plus de trente jours », 13 % d’hospitalisation.

Sanctions disciplinaires

Pour mieux faire entrer le message, trois affiches ont été éditées. « Que préférez-vous, que l’on ferme 167 magasins pendant un mois ou 14 magasins pendant un an ? » clame la première. Les deux autres vantent « l’entretien de retour ». C’est une autre invention pour remplir le « défi ». De retour dans son magasin après une absence, le salarié doit s’expliquer. « Nous souhaitons bien légitimement connaître la cause de votre arrêt », explique Carrefour le plus sérieusement du monde. Pour « prendre de vos nouvelles » et « pour mieux comprendre les raisons », pardi !

Enfin, chaque salarié va recevoir une « carte d’appel », avec au dos le nom « du manager et de ses collègues ». Elle est destinée à clouer le bec des petits malins qui prétendent n’avoir pas prévenu « à temps » parce qu’ils ne savaient pas qui appeler. En langue Carrefour, « à temps » signifie tout de suite. Le salarié dispose d’un délai légal de quarante-huit heures ? « Rien n’empêche un manager d’appeler dès qu’il y a un retard », répond le document distribué aux intéressés. « Si le salarié ne se manifeste pas : le manager téléphone personnellement à celui-ci dans la première heure pour prendre des nouvelles, et trouver une solution au problème », ordonne le document. Le commentaire de l’intérêt de la mesure ressemble à un aveu de pression : « Sous couvert de prendre des nouvelles, la systématisation de l’appel fait que le salarié qui ne veut pas aller travailler sait que son manager va l’appeler. »

Le reste est à l’avenant. Ainsi, au moment de la paie, le responsable est invité à « faire le point » sur « l’assiduité ». Et sur le respect du « contrat moral » qui le lie à l’entreprise. Qu’il sache, par exemple, que dix minutes de retard « ce sont trois semi-remorques dans la cour ».

Après la sensibilisation, Carrefour sort le bâton. Pour prôner « des contre-visites pour les abus avérés », formaliser « chaque retard ou absence » avec « application de sanctions disciplinaires », enjoindre de parler « quotidiennement » de l’absentéisme, avec ce conseil : « Signaler les différents absents (...) et si la personne a prévenu ou pas. » Avec ces pratiques Carrefour veut « débanaliser l’absence ». Le salarié est d’ailleurs obligé de remplir un « formulaire de re-accueil » dans lequel il doit détailler le « motif de l’absence », la date et le motif du précédent arrêt, s’il a usé de l’« appel spontané » et si non, pourquoi. Enfin, il dispose de quatre lignes pour ses « remarques éventuelles ».

« La direction management des ressources humaines s’est engagée sur un taux de 5,5 % en 2006 », conclut le document, où l’on voit aussi cet avis : « Le directeur rappelle que la B3 intégrera les efforts faits sur l’absentéisme, que l’absentéisme apparaîtra dans les APA de 2005, et qu’il fera l’objet d’un TOP-FLOP. » Traduction : les managers qui traqueront les absences seront augmentés, pas les autres.

Catherine Lafon


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