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Sociologie

L’enfance suspecte

par Maryse Esterle-Hedibel
mardi 25 janvier 2005

Image - choc : des policiers le long des grilles d’un collège, des chiens qui cherchent « de la drogue » dans les cartables des élèves...

Cette opération de « prévention de la violence à l’école », s’est soldée par l’arrestation de quelques dizaines de collégiens et la saisie de quelques grammes de cannabis, ce qui n’a rien d’étonnant, étant donnée sa fréquence connue de consommation parmi les jeunes générations. Tant qu’à faire, il aurait d’ailleurs été plus approprié à l’objet de fouiller les cartables des élèves des établissements scolaires plus « favorisés », car les études montrent que la consommation de cannabis est plus répandue chez ces derniers que chez leurs pairs de milieu populaire...

Mais l’opération de communication a ciblé les « quartiers sensibles », ce qui ajoute à la stigmatisation des jeunes en tant que tels, le parfum sulfureux des dangers que font courir les quartiers pauvres à la République. Le butin fut maigre dans tous les cas, et on a du mal à faire le lien entre ces fouilles, la découverte de cannabis et la prévention des violences à l’école.

Cette opération est-elle une extravagance d’un ministre de l’Intérieur et de l’Education nationale en mal de publicité en ce début d’année, ou un élément spectaculaire d’une politique concertée, visant à habituer les élèves et les personnels scolaires à la présence de forces de police dans et aux abords des établissements scolaires ?

On aurait tendance à pencher pour la deuxième hypothèse, car de fait les collaborations Police-Justice-Education nationale ne datent pas d’hier : les conventions locales se sont multipliées ces dernières années, entre autres celle signée le 28 avril 2004 entre le recteur de l’Académie de Paris, le directeur départemental de la protection judiciaire de la Jeunesse et le procureur de la République.
Cette convention, mise en place à la rentrée 2004, établit une procédure visant à réagir rapidement aux infractions dites « mineures » commises dans les établissements scolaires de l’académie et institue un délégué du procureur nommé sur des établissements pilotes.

Par ailleurs, une convention nationale a été signée le 4 octobre 2004, entre le Ministère de l’intérieur et celui de l’Education nationale.
L’objectif de ce protocole, conclu pour une période de 2 ans avec une évaluation annuelle, est d’« améliorer la sécurité des établissements scolaires tant à l’intérieur qu’à leurs abords, par un renforcement de la coopération entre les différents services de l’Etat, et en privilégiant la prévention de la délinquance, le traitement de la violence et de la délinquance, l’assistance aux élèves en danger, l’aide aux parents et plus généralement à tous les membres de la communauté éducative ».
Mais où sont passés les travailleurs sociaux ?

Prévention et traitement de la violence et de la délinquance, assistance aux élèves en danger, aide aux parents et aux personnels scolaires, sont mis sur le même plan, et traités par les forces de police et de gendarmerie, chargées de tout faire à la fois...

Mais où sont passés les travailleurs sociaux ?

Pour « favoriser le croisement et le partage des informations », un correspondant « police ou gendarmerie - sécurité de l’école » sera désigné dans chaque circonscription de police ou brigade de proximité et sera l’interlocuteur du chef d’établissement.

On se souvient que Nicolas Sarkozy, alors qu’il était ministre de l’intérieur, avait tenté de faire passer l’idée de la présence d’un policier référent dans les établissements scolaires et avait reculé devant les protestations des enseignants.

Les policiers ou gendarmes « correspondants école », pourront, avec l’accord du conseil d’administration, établir un « diagnostic-sécurité » de l’établissement, organiser des séances d’information sur la sécurité et la délinquance et « auront la possibilité de mettre en place des opérations de surveillance et de contrôle aux abords des établissements, dans les transports scolaires, voire à l’intérieur de l’établissement, visant en particulier la consommation ou le trafic de stupéfiants et le racket ».

Nous y voilà...

L’opération du 6 janvier dernier n’est donc pas un regrettable dérapage, mais représente les débuts de la mise en application de cette convention.
La circulaire du 4 octobre 2004 autorise d’ailleurs ce type de contrôle aussi à l’intérieur des établissements scolaires.
Ce dispositif vient compléter les mesures de prévention de l’absentéisme, mises en place par la circulaire du 23 mars 2004, qui fait porter la responsabilité des absences des élèves sur les parents, passibles in fine, si les procédures qui leur sont appliquées ne donnent pas de résultats, d’une contravention de 4e classe (amende de 750 €).
Cette circulaire institue en outre des « commissions départementales de suivi de l’assiduité scolaire », à l’instigation des préfets, chargées « d’établir un diagnostic sur les absences des élèves », de fixer « des priorités pour mobiliser les familles en faveur de l’assiduité », et de « mettre en œuvre toute action de prévention adaptée ».

De nombreuses recherches ont eu lieu concernant les violences à l’école, en France ou dans d’autres pays.
« L’effet établissement » n’est plus à démonter (impact de la manière de diriger l’établissement, de l’organisation de la vie démocratique et de l’apprentissage in vivo de la citoyenneté en son sein). « L’effet maître » est connu aussi (gestion de la classe, désir de réussite des enseignants pour les élèves, méthodes pédagogiques utilisées). Les relations entre difficultés d’apprentissage ou « échec scolaire » et désordres et manifestations d’indiscipline ont été l’objet de nombreux travaux.
Des expériences existent, comme celles des éducateurs de prévention spécialisée qui interviennent dans des collèges, sur la ville de Lille en particulier. Ils croisent leurs compétences professionnelles avec celles des enseignants, et sont des interlocuteurs pour les élèves les plus en difficulté, contribuant à prévenir ou à dénouer des situations conflictuelles avec les personnels scolaires. Des élèves perturbateurs, qui donnent l’impression de se désintéresser de leur scolarité, reprennent intérêt aux études lorsque leur sont proposés des dispositifs relais, non pas sous forme de classes de relégation, mais bien comme des alternatives éducatives et pédagogiques : écoute individualisée, travail en petits groupes, méthodes axées sur la recherche d’encouragements plutôt que sur l’insistance sur les lacunes scolaires. Des méthodes éprouvées, comme la méthode Freinet, sont expérimentées quotidiennement, avec des résultats significatifs, tant en terme de résultats scolaires que de relations entre les différents usagers des établissements scolaires.

Qui rate un cours vole un boeuf

Pour ce qui est des absences répétées des élèves, voire de la déscolarisation de certains, de nombreuses travaux de recherche ont montré également qu’elles sont fluctuantes pour les premières, et multi-factorielles dans tous les cas : lacunes scolaires accumulées et non traitées, qui font perdre aux élèves le sens de leur présence à l’école, stigmatisations et cristallisation de conflits avec les personnels scolaires, problématiques familiales ou sociales qui éloignent les élèves de l’école, perte de contrôle par les parents sur les enfants, dont on voit mal comment les pressions exercées sur eux pourraient contribuer à redresser la situation...
Le lien entre absentéisme et délinquance n’est pas démontré, beaucoup d’élèves non assidus ou déscolarisés étant plutôt isolés et repliés chez eux. « L’absentéisme » est cependant imperturbablement considéré par les autorités de ce pays comme le premier pas vers la délinquance et comme une question relevant de l’ordre public. Il est traité dans le même élan que les violences scolaires, avec lesquelles il n’a pourtant pas grand-chose à voir. L’évidence non réfléchie de la nécessité du partenariat entre les différents intervenants met en péril l’anonymat des élèves et le respect de la vie privée des familles, d’autant plus si travaillent de concert autour des mêmes situations, et avec les meilleures intentions du monde (apporter une aide aux personnes en difficultés de tous ordres), des travailleurs sociaux, des personnels scolaires, des animateurs et des représentants des forces de police ou de gendarmerie.

Les dernières circulaires, ajoutées au projet de loi sur la prévention de la délinquance, forment un ensemble et dessinent une politique qui se situe dans la logique des dernières décennies, et singulièrement des années 90. La massification de l’enseignement étant largement effective, et avec elle l’entrée de tous les enfants et adolescents dans le même système scolaire, le thème des « violences » s’est peu à peu développé, parmi les personnels scolaires, dans les médias, parmi les responsables politiques. Il est devenu la principale manière de lire et d’interpréter les conséquences de cette massification. La violence des jeunes comme élément de « l’insécurité », imputée à « la crise des valeurs », à « l’absence de repères » voire à « la disparition des pères », tous thèmes rebattus depuis l’Antiquité, est devenu un puissant argument électoral, et a nourri d’intenses campagnes politiques et médiatiques, tandis qu’un discours d’impuissance et de désarroi se développait parmi les acteurs.

Les idées que la prévention a trouvé ses limites, qu’il faut en finir avec les « excuses sociologiques et psychologiques », que la situation est inconnue car beaucoup plus
grave que par le passé, et requiert des mesures drastiques et sans chichis, se sont répandues jusqu’à devenir des évidences. Ce contexte a créé les conditions pour que s’impose une politique suspectant les élèves des quartiers populaires de déviances, de rébellion et de délinquance, sinon effectives, du moins potentielles.

Tout cela légitimise la levée de l’anonymat et les opérations de « sécurisation » des établissements scolaires par les forces de police et de gendarmerie.

Postuler l’éducabilité de tous les élèves, contribuer à construire des méthodes pédagogiques différentes, et à remettre en question celles qui sont appliquées d’ordinaire, considérer les conditions de vie dans les quartiers pauvres comme partie prenante des conditions d’enseignement, s’atteler à la résolution de situations difficiles entre partenaires, qui ne seront pas toujours d’accord entre eux... Tout cela prend du temps, est aléatoire, comporte des risques y compris au sein des institutions d’appartenance des acteurs, même si celles-ci affichent une volonté de voir se réaliser ces actions.

Fustiger l’irresponsabilité et la dangerosité des jeunes générations, en appeler au retour des valeurs traditionnelles, déplorer l’impossibilité des acteurs sociaux et scolaires à exercer leur métier, tout en leur retirant ou en ne leur donnant pas les moyens de le faire, eu égard à la massification des problèmes rencontrés dans les établissements scolaires, développer parallèlement une politique d’accentuation des inégalités sociales et de dérégulation des conditions de travail de l’ensemble de la population...
Tout cela conduit à l’évidence de la présence de la police et de la gendarmerie dans et autour des établissements scolaires. Ceux-là sont disponibles, présents à la demande et exempts de doutes, de désarrois et d’interrogations sur le sens de leur mission. Ils disposent de méthodes simples à défaut d’être efficaces, claires et facilement lisibles par l’opinion publique.

Ainsi se renforce l’idée d’une jeunesse dangereuse, à contrôler, à catégoriser, en séparant le bon grain de l’ivraie. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes sécurisés.

Les élèves de ce pays auront-ils bientôt plus d’occasions, à l’intérieur ou aux abords des établissements scolaires, de rencontrer des policiers ou des gendarmes, intervenant tous azimuts, cumulant les fonctions d’aide, de prévention, de contrôle, de surveillance et d’interpellations, que des éducateurs ou des animateurs socio-culturels ?

Discréditer l’action des seconds pour mettre en exergue celle des premiers est un processus entamé depuis longtemps, il correspond à une politique cohérente en œuvre aujourd’hui. Les enjeux en sont de grande importance, à l’échelle de l’ensemble de la société. Il faudra suivre attentivement les prochaines mobilisations autour des actions et des lois à venir pour déterminer l’évolution des tendances à ce propos.

Maryse ESTERLE-HEDIBEL est sociologue, maitresse de conférences à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres du Nord Pas de Calais Chercheuse au Centre d’Etudes Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales (C.E.S.D.I.P. / C.N.R.S.)


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