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CHRONIQUE D’UN DÉSASTRE ANNONCÉ

L’accroissement des inégalités expliqué à ceux qui ne comprennent rien à l’économie.

Au poker mondial, si on laisse faire les très riches, à tous les coups l’on perd
mardi 22 novembre 2005

Ce document explique, à l’aide d’une théorie des jeux, la mécanique de la dette mondiale. Une intéressante façon de voir les choses ...

L’auteur de cette analyse, informaticien retraité, a publié cette analyse sur le site d’Etienne Chouard.

Lorsqu’une société est régie par les seules lois du marché, les riches s’enrichissent et les pauvres s’appau­vris­sent. La raison en est simple. Pour bien la comprendre, nul besoin d’ouvrir de gros traités, d’assimiler des théorèmes compliqués : laissons un instant de côté Marx, Keynes et autres Friedman. Beaucoup croient que c’est dû simplement à ce que les riches sont plus rapaces que les pauvres, mais la convoitise n’est qu’un facteur aggravant. La raison dépasse les « appétits » des uns ou la « résignation » des autres. Elle ne dépend pas non plus du niveau d’instruction, même si les diplômés ont plus de chances d’entrer dans le sérail et accéder au maniement des finances.

Pour comprendre cette raison simple, le plus simple est plutôt d’aller dans quelque tripot et de s’asseoir à une table de jeu.

À un jeu équitable, c’est le plus riche qui gagne.

Prenons un jeu simple : pile ou face. Vous choisissez pile ? Eh bien je choisis face ! Sortons une pièce : vous allez évidemment demander à voir si la pièce n’est pas truquée, si le côté pile existe bien. Car les jeux ne manquent pas, où cette vérification est impossible, comme par exemple les jeux de grattage, où il n’est pas possible de vérifier le nombre de tickets gagnants sur le nombre total de tickets. Ce sont là des jeux de dupes, ce qui explique peut-être leur succès énorme.

Les deux joueurs - vous et moi - misent chacun un euro. Celui qui gagne remporte les mises. Le jeu de pile ou face est un jeu de hasard : aucun des joueurs n’est capable de prédire le côté sur lequel la pièce va tomber. Chaque joueur a une chance sur deux de gagner deux fois sa mise : on dit que l’espérance est de 0,5 x 2 = 1. Lorsque l’espérance vaut 1, le jeu est dit équitable.

Les jeux de casino sont plus ou moins équitables : la roulette, où l’on a une chance sur 36 de gagner 35 fois sa mise, est le moins inéquitable, avec une espérance de 35 / 36 = 0,97. Les 3% restant permettent au casino de vivre.

Il existe un moyen simple, décrit il y a plus de deux siècles par d’Alembert, de gagner à coup sûr à un jeu équitable : quand le joueur perd, il double sa mise. S’il perd, il va miser 2, puis 4, puis 8, 16, 32. S’il gagne à ce coup-là, il ramasse 64. Comme il a misé 1 + 2 + 4 + 8 + 16 + 32 = 63, il empoche UN. À chaque coup gagnant, il gagne une mise de base.

La difficulté vient de ce que pour doubler ainsi sa mise, il faut avoir beaucoup d’argent : sinon, si le joueur n’a plus de quoi doubler sa mise sur un coup perdant, il perd TOUT. La méthode de d’Alembert est, dans ce cas-là, le moyen le plus rapide de se ruiner. À un jeu équitable, c’est le plus riche qui gagne.

On comprend pourquoi les casinos plafonnent les mises : ce n’est évidemment pas par quelque scrupule moral, pour éviter aux malheureux clients de se ruiner, mais bien au contraire pour éviter qu’en appliquant cette montante géométrique un joueur (l’ensemble des clients) soit plus riche que l’autre (le casino) et puisse faire systématiquement « sauter la banque ». Si les mises n’étaient pas plafonnées, n’importe quel prince saoudien pourrait couler tous les casinos de la Côte d’Azur dans la semaine.

Du casino aux champs.

Ronald Reagan lâcha un jour : « Si nous étions capables de faire baisser la température de 4°C au-dessus de l’URSS, nous en aurions fini dans un an avec le communisme ». Heureusement, la pluie et le beau temps sont encore dus à des facteurs non maîtrisables. Mais l’agriculteur, soumis à ces facteurs, ne peut faire face à l’adversité que s’il possède -selon l’adage paysan- une récolte sur pied, une seconde dans sa grange et la troisième à la banque. Le petit paysan endetté disparaît et le gros paysan riche s’enrichit : la loi du jeu -dictée par l’OMC et appliquée à une activité vitale pour tous- a encore frappé.

Des champs à la Bourse.

La spéculation boursière a tous les aspects d’un jeu de hasard. Dans leurs prévisions économiques, les « experts » se trompent en moyenne une fois sur deux, ce qui démontre non leur incompétence, mais la nature aléatoire de la chose. Les politiques, eux, se trompent à chaque fois, ce qui là non plus ne démontre pas leur incompétence, mais leur mauvaise foi, ce qui les oblige à faire voter des budgets rectificatifs et naviguer à la godille, ce dont évidemment ils se défendent en parlant de nécessité et de pragmatisme.

Nul ne peut prédire ce que sera le cours d’une action dans un an : la spéculation boursière est un jeu de hasard, et en négligeant les cas de « délit d’initié », on peut penser que ce jeu de hasard a toutes les apparences d’un jeu équitable, le petit porteur engrangeant le même dividende ou subissant la même perte que l’institution financière la plus cossue.

Il n’en est rien. Là où le petit porteur va s’affoler d’une baisse et vendre à perte, l’investisseur institutionnel va être en mesure de laisser passer l’orage pour récupérer sa mise ultérieurement.

Le jeu de poker passe pour un jeu de voyous. C’est cependant un jeu passionnant s’il est équitable. Or il n’est équitable qu’entre joueurs de même niveau ayant convenu en début de partie de mettre chacun la même somme sur la

Au jeu de la spéculation, la retraitée qui vend une action n’influe en rien sur son cours. En revanche, la baisse provoquée par le gros joueur qui vend un million d’actions est immédiate. Tout se passe alors comme si la règle du jeu avait subitement changé en cours de partie : on ne peut plus parler d’un jeu équitable, ni même d’espérance, au sens mathématique du terme défini plus haut : la spéculation boursière est un jeu inéquitable.

Là encore, le gros joueur gagne et - statistiquement - c’est le petit qui perd. Lorsque la partie s’anime et qu’un gros coup a fait basculer le jeu, la panique s’empare des joueurs, les cours s’effondrent et les journalistes y vont de leur manchette habituelle : « Des milliards de dollars partis en fumée ».

Objection, Votre Honneur : ils ont simplement changé de poche. En effet, la Bourse, où les deux seuls joueurs sont les actionnaires et les entreprises (y compris leurs créditeurs et leurs débiteurs), est un jeu à somme nulle. On appelle « jeu à somme nulle » un jeu où le nombre de joueurs est fini et où le montant des sommes en jeu est fini, comme la partie de pile ou face ou la partie de poker entre amis et les quelques billets mis sur la table. Dans un tel jeu, si un joueur perd, il est évident qu’au moins un autre joueur gagne. On n’a jamais vu des dollars brûler.

De la Bourse à la politique.

Restons encore un moment à notre table de poker. Un ami cher vient de tout perdre, et comme on voudrait profiter encore de sa compagnie (et si possible encore un peu de son argent...), on va lui prêter de quoi « se refaire ». On le sait honnête : il rembourse toujours ses dettes de jeux. On va donc lui prêter suffisamment pour continuer à jouer, mais pas suffisamment pour qu’il se permette les meilleures enchères. Il a donc moins de chances de gagner que ses adversaires : il va s’endetter un peu plus.

À la table de poker qui nous intéresse, il n’y a aujourd’hui que deux joueurs : les nations, représentées par leurs gouvernements, et les institutions financières, qu’on appelait autrefois les capitalistes, mais qui préfèrent maintenant qu’on les appelle « le marché ».

Le premier joueur n’a plus la main, il est trop endetté. Pour continuer à jouer, les gouvernements sont contraints de voter chaque année un budget en déficit : pas de problème, le « marché » prête, et il prête volontiers. La spirale infernale est engagée, et la ruine inéluctable. Pour justifier ce budget en déficit, les ministres déclarent doctement que la croissance va tout régler. Or la croissance, ce sont d’autres enchères qui vont s’entasser sur la table de jeu, et l’on a vu que c’est le plus riche qui les ramasse. Le résultat le plus immédiat est que l’endettement des nations s’accroît. L’impôt sur le revenu des Français n’est aujourd’hui même plus suffisant pour régler ne serait-ce que les intérêts de la dette publique, ce qui n’empêche pas le ministre, jamais à court d’inepties, de vouloir le réduire encore.

Chaque année, le Parlement, censé représenter les citoyens, vote un budget en déficit de 4 à 5% (avoués). L’a-t-on mandaté pour cela ? Accepterait-on d’élire un député qui déclarerait à ses électeurs : « Chaque année je vais voter un budget qui hypothéquera environ 5% de vos biens et ceux de vos enfants » ? De l’aveu même d’un ministre, notre pays s’est ainsi endetté à hauteur de mille milliards d’euros, et chaque citoyen qui naît doit donc déjà 17.000 euros à l’État. Bien sûr, le chiffre est inférieur à la réalité, dans ce domaine la vérité est politiquement incorrecte. De plus, ce n’est pas auprès de l’État que les citoyens sont endettés, mais auprès du « marché ». On continue cependant d’élire des politiciens - de droite ou de gauche, peu importe - qui martèlent que la hausse du CAC40 va tout arranger, alors qu’elle ne fait qu’accroître lentement mais sûrement la ruine des citoyens.

L’autre joueur, c’est bien sûr « le marché », institutions financières et multinationales chaque jour plus énormes, et qui de surcroît se livrent entre elles à un jeu de massacre titanesque et permanent. Ces rachats des entreprises les unes par les autres obéit encore ici à cette même logique qui fait que le plus riche a le plus de chances de gagner : ces rachats et ventes en cascade ne constituent pas un jeu pervers auquel s’amuseraient les financiers, c’est une « nécessité vitale » à l’intérieur de cette spirale.

À la table de jeu (on utilise plutôt l’expression « réunion au sommet »), ce sont maintenant elles qui dictent les règles à l’autre joueur : les Banques Centrales et les Institutions financières internationales (FMI, etc.) ont commencé par exiger d’être indépendantes des pouvoirs publics et n’obéissent plus maintenant qu’à elles-mêmes. Ainsi à la table de jeu, les deux joueurs sont clairement indépendants, l’un édictant les règles que l’autre est sommé d’appliquer.

Il n’est évidemment pas question de plumer l’adversaire : la partie s’arrêterait et la possibilité de gain aussi. Pour que la partie continue, il faut comme au poker prêter à l’autre joueur, et l’on utilise la technique brillamment mise au point chez nous il y a quelques décennies par le Crédit Agricole : prêter au paysan à un taux lui évitant la faillite (la banque y perdrait de l’argent), mais suffisamment élevé pour qu’il ne puisse rembourser son prêt qu’à l’aide d’autres prêts renouvelés aussi longtemps qu’il est possible (car s’il arrive à rembourser son prêt, la banque perd un client).

Les gouvernants n’ont aujourd’hui plus d’autre choix que d’obéir aux règles fixées par le marché : privatiser, c’est à dire brader le patrimoine public au-dessous de sa valeur, au prix fixé par l’autre joueur. Accepter, sous menace de délocalisation, que telle grosse entreprise ne paie ni l’URSSAF ni l’électricité. Se résigner à voir les employés jetés à la rue par paquets de 10.000, au nom de la compétitivité. Supprimer tel ou tel service public sous prétexte de non rentabilité, tout en étant incapable de définir ce qu’est la rentabilité d’un service public, ou au contraire, dans la plus cynique incohérence, vendre telle entreprise de transport aérien, cette fois précisément parce qu’elle est rentable. Mettre en place par une simple ordonnance un nouveau « contrat de travail » qui n’en est que la négation et rend nul et non avenu tout ce qui avait été péniblement élaboré jusqu’ici. Combler, à marche forcée, et aux dépens des plus faibles, le « trou de la Sécu », ce trou grâce auquel depuis soixante ans des dizaines de millions de citoyens ont pu naître, se soigner et mourir dans la dignité, afin que, débarrassée de son « trou », la Sécu, dont le budget fait saliver plus d’un rapace, soit enfin vendable.

Les gouvernants affirment, péremptoires et avec force effets de menton, qu’ils entendent que ce soit ainsi. Ils ne sont que marionnettes grotesques. Il y a quinze ans, en URSS, les choses avaient été plus discrètes et plus rapides : il avait suffi d’une seule nuit pour que tout le pays, fruit de soixante-dix années de larmes et de sang, fût bradé aux prédateurs de la planète.

Les « experts » affirment qu’en dessous d’un seuil de croissance donné, l’économie s’effondre. C’est oublier une autre loi simple et évidente : c’est précisément lorsqu’une économie ne survit qu’en s’accroissant qu’elle est mathématiquement instable et vouée à s’effondrer. On ne peut pas survivre en bétonnant chaque année 3% de terres en plus, en brûlant chaque année 3% de pétrole de plus (et dans le même temps déclarer qu’on va limiter les rejets dans l’atmosphère !). Ce ne sont pas les citoyens qui réclament plus de croissance, plus de productivité : celle-ci est exigée par les mécanismes de rémunération du « marché », mais elle conduit inéluctablement au désastre. C’est en examinant comment une nation vit en équilibre avec les autres nations, ou comment une civilisation vit en équilibre avec son environnement qu’on peut prédire ses chances de survie.

On juge surtout une civilisation à la manière dont elle traite les plus faibles : les femmes, les handicapés, les vieux, les enfants, les arbres, les animaux, et non pas les traders et autres golden boys. On a compris que sans limitation des mises, le prince saoudien ne se contenterait plus de jouer à la roulette : en une soirée il coulerait le casino, devenu moins riche que lui. Sans délimitation du terrain de jeu, sans règles strictes non pas édictées par quelque compassion envers les plus fragiles, mais découlant du simple bon sens, le système actuel n’est pas viable. L’accroissement des inégalités entre les nations, et à l’intérieur des nations entre les citoyens, n’est pas une fatalité que l’homme devrait subir sans pouvoir y remédier, mais résulte du fait d’avoir transformé le marché en un vaste tripot. La loi des jeux de hasard ne devrait pas régir l’économie.

Les gouvernements sont mandatés pour édicter ces lois simples et les faire respecter.

Comme il n’est pas possible de limiter le montant des transactions, il est indispensable de freiner l’accrois­se­ment des inégalités par la redistribution : taxation des transactions financières (proposition du Dr Tobin) et imposition progressive des plus-values. Mais force est de constater qu’ils font exactement le contraire, qu’ils soient de gauche, de droite, du centre ou d’ailleurs.

Chacun sait que la TVA, impôt (sur les dépenses) qui a l’avantage d’être « indolore » et représente 45% des recettes de l’État, est un impôt inéquitable, puisqu’il est à taux fixe (19,6%) et frappe donc plus durement ceux qui ont le moins de ressources. Symétriquement, et pour la même raison, un taux fixe d’imposition (sur les revenus) est inéquitable. C’est déjà le cas dans certains pays. On ne plus prétendre freiner les inégalités : mathématiquement on les accélère. 

Les gouvernements portent de ce fait une très lourde responsabilité face à l’avenir, car ils vont contraindre les citoyens à prendre eux-mêmes leur destin en main. La politique actuellement affichée de « L’État pour personne et les Restos du Cœur pour tous » (aux États-Unis : l’Armée du Salut et autres charities) peut faire illusion et maintenir pour un temps la paix sociale, mais elle n’est que la négation de la Politique, au sens grec du terme. L’histoire enseigne qu’au delà de certaines limites, impossibles à estimer, les citoyens ne se laissent plus gruger sans réagir. Elle enseigne aussi que les conflits sont imprévisibles, et une fois déclenchés, impossibles à maîtriser.

Claude Plathey, informaticien retraité.


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