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Explications sur l’opposition au projet de TGV Lyon Turin

Une vallée en rebellion, mais que se passe t-il dans le Val de Suse ?

mardi 3 janvier 2006 par Webmestre

Depuis plusieurs mois, le Val de Suse est en ébullition. La dernière grande manifestation, le 16 novembre, a réuni 80 à 100000 personnes pour dire d’une seule voix : NO TAV * !

TAV - Lyon-Turin : quezako ?

Le Val de Suse, dans la région du Piémont en Italie, est une vallée des Alpes un peu perdue, frontalière avec la France. La cause de la colère et de la résistance, c’est le projet de nouvelle ligne ferroviaire dit « TGV Lyon-Turin ». Ce projet mijote depuis au moins une dizaine d’années, annoncé depuis fort longtemps au niveau européen dans les futurs grands travaux pour construire de nouvelles voies de circulation, notamment sous les Alpes. Du côté français, c’est la région Rhônes-Alpes qui est concernée. Cette nouvelle ligne, qui se déclinerait en une partie fret et une partie voyageur, engagerait des travaux énormes dans le région. Le plus impressionnant et le plus difficile à réaliser serait le gigantesque tunnel de 53 km sous les Alpes, qui partirait de St Jean de Maurienne pour ressortir en Italie, dans le Val de Suse justement. Le coût des travaux est estimé à 13 Milliards d’euros ! Autant dire que ce projet pharaonique est certainement le plus gros chantier européen pour les 20 prochaines années. L’enjeu est de taille.

Du côté des politiciens, tout le monde s’accorde pour promouvoir le TGV Lyon-Turin. Les 2 Etats (italien et français) ont déjà signé des accords de principe. La présidente de la région du Piémont comme la confédération syndicale CGIL vont dans le même sens. Du côté français, le Conseil Régional, le Conseil Général de Savoie et les élus des municipalités comme celles de Chambéry ou de la vallée de la Maurienne, sont sur la même ligne : oui au TGV Lyon-Turin ! L’Europe soutient et a déjà déboursé quelques dizaines de millions d’euros. Mais le projet a de la peine à démarrer... Seules les galeries de reconnaissance dans le vallée de la Maurienne ont marqué le début des travaux, alors que la première galerie de reconnaissance côté italien devait justement commencer à être creusée cet automne à Venaus. C’est que 13 Milliards d’euros au bas mot et 500 Millions d’euros uniquement pour les travaux de reconnaissance, ça ne se trouve pas facilement, même dans les caisses des Etats les plus riches de la planète.

Le deuxième problème qui s’annonce difficile à surmonter pour tous les promoteurs du projet, c’est la résistance active de la population piémontaise.

Depuis plus de 10 ans que la lutte existe en Italie, les dernières démonstrations de résistance au projet réaffirment la détermination des habitant-e-s de la région. Dans le Val de Suse, le 4 juin 2005, au moins 30000 manifestant-e-s parti-e-s de la petite ville de Suse rejoignent le site du chantier de la galerie de reconnaissance de Venaus. Le 31 Octobre, un énorme mouvement d’opposition embrase la vallée italienne, en empêchant les forces de l’ordre d’avancer vers les lieux de sondage. Les ouvriers des usines se mettent en grève. Le train entre Modane (France) et Turin sera bloqué plus de 30 fois. Cette journée se termine par des fêtes populaires dans les villages. Les jours suivants, les heurts continuent avec la police et les arrestations se multiplient. Dans la vallée, la population, réunie en Assemblées Générales, appelle à la grève générale pour le 16 novembre. Ce jour là, l’appel est largement suivi, et c’est de 80000 à 100000 personnes qui manifestent. Tous les commerces ont baissé leur rideau, des gamins aux plus vieux, tous et toutes sont dans la rue et dans la montagne. Dans une vallée qui compte 50000 habitant-e-s, les renforts sont venus de toute la région et de la capitale du Piémont, Turin. Dans le Val de Suse, les élus municipaux (et même les curés !) ont depuis longtemps senti le vent tourner et ont rejoint la population dans son opposition au TAV. La vallée se trouve actuellement sous occupation policière avec plus de 15000 flics sur place.
Pendant ce temps, dans la région Rhônes-Alpes, le consensus pro-TGV se maintient. Même les communes de la Maurienne, qui seront touchées de plein fouet par les chantiers pour n’en retirer aucun bénéfice, restent favorables au projet. Seules quelques timides voix commencent à émerger.

Comment faire passer la pilule

Les raisons de refuser la nouvelle ligne ne manquent pourtant pas. Dans le Val de Suse, on fait savoir qu’une vallée de montagne déjà parcourue par une autoroute, 2 routes nationales, une ligne ferroviaire, et 2 lignes électriques ne peut accueillir une nouvelle infrastructure sans engendrer des effets négatifs insupportables sur l’environnement et tout simplement sur la vie dans cette région. Une nouvelle ligne avec un flux continu de trains entraînera des conséquences graves sur la santé, avec une pollution électromagnétique, et sonore notamment la nuit. De plus, toute la région jusqu’à Turin deviendra un immense chantier pendant 15-20 ans, avec des centaines de camions quotidiens supplémentaires transportant les matières extraites de la montagne ! Sans oublier que les premières études ont montré que de l’amiante et de l’uranium à l’état naturel se trouvent dans la roche, et seraient alors remontés à la surface lors des travaux d’excavation.

En Italie, l’arrogance du gouvernement lui a fait croire qu’il pouvait se passer d’informer ou de consulter la population locale, ce que les plus modérés lui reprochent. Mais la plupart des piémontais-es disent que c’est justement parce qu’ils se sont informé-e-s par leurs propres moyens, et qu’ils connaissent donc la réalité du projet, qu’ils s’opposent de toutes leurs forces au Lyon-Turin.
Du côté français, le mouvement de résistance italien inquiète les promoteurs du projet, et ceux-ci ne cessent de dire que la démarche pour présenter le TGV Lyon-Turin a été différente en France, ce qui expliquerait l’inaction voire le point de vue favorable des populations locales sur le sujet. Il est vrai que l’Etat français et les collectivités territoriales ont procédé autrement qu’en Italie, probablement échaudés par la résistance pendant des années au tunnel du Somport ou par celle des opposant-e-s aux nouvelles lignes TGV. La démarche s’est donc voulue plus participative, cherchant à faire croire aux gens qu’ils avaient leur mot à dire, pourvu qu’ils aillent dans le même sens que ceux qui décident. En guise de pseudo-débat démocratique, l’information, ou plutôt la communication, se fait à coup d’expositions, comme à Chambéry par exemple, où les habitant-e-s et les écoliers ont été invité-e-s à découvrir le « grand projet ». La presse locale et les publications des collectivités ont fait l’apologie du progrès technologique pour renvoyer à une attitude passéiste les opposant-e-s, tout en présentant à la population l’aspect inéluctable de l’augmentation du trafic de marchandises et donc l’obligation d’anticiper cette évolution.
Enfin, l’argument décisif sur lequel les dirigeant-e-s s’appuient aujourd’hui, c’est le ferroutage comme alternative au tout-routier.

L’argument du ferroutage

Après avoir délibérément favorisé le tout-routier et le lobby du transport sur route, les élu-e-s découvrent les vertus du ferroutage pour mieux faire passer la pilule du TGV Lyon-Turin.
Si le TGV dans sa version voyageur ne peut intéresser que les cadres et patrons des 2 capitales régionales, l’intérêt pour les populations locales est inexistant : ils n’en verront que les nuisances, et peuvent très bien se contenter des lignes actuelles pour voyager, d’autant plus que ce TGV ne s’arrêtera que très peu entre les 2 métropoles, les petites gares locales étant « oubliées » par la grande vitesse. Par contre, l’argument du ferroutage fait mouche, notamment dans les vallées de Maurienne ou du Mont-Blanc, asphyxiées par les milliers de camions quotidiens (plus de 6000 camions par jour). Et c’est également pour cette raison que, de gauche à droite, tout l’échiquier politique français soutient le projet. Ainsi, les Verts, ne voyant pas plus loin que le bout de leur nez, s’engouffrent dans sa promotion.
Et pourtant, cet argument ne tient pas la route...
Les prévisions d’augmentation du trafic de marchandises sont vertigineuses. Ce qui se profile, ce n’est pas un transfert des camions vers le rail, qui se ferait naturellement selon les élu-e-s, mais bien l’augmentation généralisée du trafic, à la fois sur les routes, et peut-être par le train pour peu qu’il devienne plus avantageux économiquement pour les entreprises de transport. Le Lyon-Turin, comme tous les projets du même type, ne permettra aucunement d’éviter le transport routier désastreux, mais servira, dans 15-20 ans, à absorber partiellement l’augmentation du transport de marchandises à travers l’Europe. Sur route, sur rail, ce sera toujours plus de transports, toujours plus de pollutions.

Nous ne pouvons, en effet, déconnecter cette problématique locale (au niveau des Alpes) de la question de la production et du transport des biens. Nous savons tous aujourd’hui que les capitalistes et les Etats cherchent à produire au moindre coût pour augmenter leurs marges de profit sur un marché qui est aujourd’hui à l’échelle européenne, voire mondiale. Nous avons tous entendu ces exemples qui montrent l’absurdité de l’organisation capitaliste de la production, où un produit fera le tour de l’Europe avant d’être fini, et parfois revenir au point de départ pour être vendu, les patrons allant chercher la main d’œuvre surexploitée à moindre coût là où elle se trouve, au sud, à l’est de l’Europe... C’est ce qui fait que le transport de marchandises explose, avec son corollaire de pollutions, de dangers (accidents), de transports vides (1 camion sur 3), d’usure des routes, et la nécessité de construire toujours plus d’infrastructures de circulation et de communication. Tous ces coûts étant assumés par la collectivité pour plus grand bénéfice des entreprises ! Et puisque l’on parle de la vraie raison du projet, qui est d’adapter le territoire aux besoins du capitalisme, n’oublions pas que le juteux marché de 13 Milliards d’euros pour la construction de la ligne doit faire rêver plus d’un patron. Il paraît qu’en Italie, Berlusconi aurait des intérêts directs dans le futur marché de la ligne (on est jamais aussi bien servi que par soi-même) ; en France, on imagine que cela se fera dans la plus grande transparence...

Quelles alternatives ?

Les solutions alternatives à court terme existent pourtant.
Il suffirait de favoriser réellement le ferroutage sur les lignes ferroviaires existantes qui traversent les Alpes, en les développant et les adaptant. L’urgence d’un transfert de la route sur le rail, c’est aujourd’hui et pas dans 15-20 ans ! Encore faut-il qu’il y ait une réelle volonté politique alors que le fret SNCF est en diminution et que le lobby routier est tout puissant.
Fondamentalement, il est évident que c’est le modèle capitaliste qui est à remettre en cause.
Pour empêcher les productions inutiles, réévaluons nos besoins réels. Favorisons également la production locale et sa consommation sur place, qui limitera les transports.

Il s’agit donc bien de reprendre nos vies en main, en reprenant le contrôle des modes et des choix de production, de transport et de distribution, en les gérant directement, ici comme en Ukraine ou ailleurs.
Le concept de décroissance est particulièrement adapté à cette problématique. La situation et les enjeux du Lyon-Turin illustrent bien la fuite en avant d’un capitalisme qui nous conduit dans une impasse, un monde invivable. Le Lyon-Turin nous montre également que les Etats et leurs représentants locaux n’ont comme objectif que de satisfaire le système capitaliste, qui les en remercie grassement, au détriment de gens surexploités d’un côté et crevant de la pollution de l’autre, tout en subissant les délocalisations de production.

Aujourd’hui, il est crucial de soutenir la résistance dans le Val de Suse par notre solidarité, en faisant circuler l’information sur la situation locale, et en développant la lutte où nous vivons.
C’est sur notre terrain, dans nos villes et villages, nos associations, qu’il convient de créer un rapport de force susceptible d’infléchir les décisions politico-économiques. Face à l’Etat et à la logique de profit, nous choisissons l’action directe et collective qui s’attaque à la seule corde sensible du pouvoir, celle de l’argent !

Transmis par la liaison Fédération Anarchiste de Chambéry
FA73 at no-log.org


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