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LIBERATION Lundi 4 septembre 2006

La première étude sur les enfants d’immigrés fait polémique

Par Catherine COROLLER
mercredi 6 septembre 2006

Des démographes ont obtenu une autoristation inédite en France : celle de mener une étude, et donc de créer un fichier, sur des personnes dont un parent est venu de Turquie ou du Maroc.

« L’objectif de notre enquête n’est absolument pas de renforcer les représentations négatives à l’égard des groupes enquêtés, ni de faire des fichiers, mais d’améliorer les connaissances sur les conditions d’existence et de vie, et sur les choix et les projets » de certains descendants d’immigré , plaide Patrick Simon, chercheur à l’Institut national d’études démographiques Ined).

Au cœur de l’été, l’information était passée inaperçue : le 18 juillet, le ministère de l’Education nationale a autorisé l’Ined à mener une étude nécessitant un traitement informatisé, auprès de personnes nées en France dont au moins un parent est originaire du Maroc ou de Turquie. La publication, dimanche, de cette décision au « Journal officiel » a provoqué lundi un début de polémique. Légalement, en effet, la constitution de fichiers « ethno-raciaux » est interdite en France. Si des chercheurs comme Patrick Simon se sont prononcés en faveur d’un « comptage ethnique » affirmant vouloir ainsi lutter contre les discriminations, des associations de défense des droits de l’homme s’y opposent au motif que que de tels fichiers « n’ont jamais servi à combattre la discrimination raciale mais toujours à l’amplifier ».
Pour pouvoir lancer son enquête, l’Ined a également eu besoin du feu vert de la Commission nationale informatique et libertés (Cnil). Et pour arracher cet accord, cet institut a dû plaider sa cause. « C’est une enquête européenne coordonnée par un institut néerlandais qui sera menée dans huit pays avec les mêmes questions et le même protocole, et auprès des mêmes populations : des descendants d’immigrés », explique Patrick Simon. Objectif : « mesurer l’intégration des secondes générations turques et marocaines et contribuer à remédier ainsi à l’insuffisance actuelle de données statistiques dont souhaitent disposer les pouvoirs publics pour définir et mettre en œuvre des politiques en matière d’intégration », expose le ministère de l’Education nationale. « De nombreux pays européens traversent les mêmes cycles : ils ont connu une immigration de main d’œuvre importante dans les années 30, puis une période de regroupement familial », poursuit le chercheur. « Maintenant, la grande question est : que deviennent les descendants de ces immigrés. Est-ce qu’ils entrent de plain-pied dans la société ? Est-ce qu’ils se singularisent ? Dans les différents pays, les modèles d’intégration ne sont pas les mêmes, les politiques d’intégration ne sont pas les mêmes. Et cela a probablement des conséquences sur la situation sociale des immigrés et leurs perspectives. C’est ce que nous cherchons à mesurer. »

Au départ, l’accord de la Cnil n’était pas garanti. « Nous avons été à deux doigts d’être refusés », reconnaît Patrick Simon. La Commission aurait tiqué sur la méthodes d’échantillonage : les personnes interrogées seront sélectionnées de manière aléatoire dans l’annuaire téléphonique selon la consonnance de leurs noms et prénoms, lesquels seront ensuite analysés par des linguistes. « Aux Pays-Bas, les registres de population comportent des informations sur le pays de naissance des individus et de leurs parents. En France, cette information n’existe pas », explique Patrick Simon. « Du coup, on a pas mal réfléchi et la solution trouvée, qui a l’avantage d’être pragmatique, a été de faire l’enquête sur la base de l’annuaire avec une reconnaissance onomastique de noms et prénoms probablement d’origine turque et probablement d’origine maghrébine. » L’Ined a présenté ses arguments, et la Cnil a donné son feu vert. « Elle a décidé qu’au vu de tous ces éléments, que l’intérêt public était en jeu, que les résultats de cette enquête avaient de l’importance dans le débat actuel, et que l’Ined offrait des garanties de sérieux et de confidentialité », poursuit le chercheur.

Lundi, deux associations ont réagi. Samuel Thomas, vice-président de SOS Racisme, plutôt favorablement : « Nous ne sommes pas défavorables à la réalisation d’études mettant à jour certains processus discriminatoires, ce que nous refusons c’est la constitution de fichiers ». Le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) a exprimé en revanche « son inquiétude et sa plus grande réserve », estimant que « ce type de démarche, quelles que soient les précautions prises, participe à l’entretien de préjugés vis-à-vis de certaines populations tout en n’offrant aucune garantie dans le traitement de l’échec scolaire ». Pour cette association, « l’interprétation ethnique, se substituant à une analyse sociale, présente le danger de racialiser certaines données », alors qu’il faudrait au contraire chercher « des solutions pour éviter les discriminations et les faire disparaître sans ghettoïser les élèves et étudiants ».


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