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Point de vue : LE MONDE 13.09.06

Médicaliser la violence : une utopie

par Denis Leguay
vendredi 6 octobre 2006

Le projet de loi de prévention de la délinquance, actuellement examiné par le Parlement, introduit une grave confusion sur le sujet des rapports entre violence, maladie psychique et sécurité. Il est prévu de modifier plusieurs dispositions importantes de la loi du 30 juin 1990, qui régit les hospitalisations sous contrainte en psychiatrie, dans le cadre d’une prévention placée sous l’autorité du juge. Or la psychiatrie ne peut en aucun cas entériner l’idée d’une médicalisation de la délinquance. Ce serait une supercherie.

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-812544,0.html

Point de vue

Il faut le rappeler, la violence est une dimension normale de l’être humain. La violence, la barbarie même, ne relèvent pas en elles-mêmes de la pathologie mentale. Les grands désordres mondiaux, les guerres, les génocides, auxquels ont participé tant de majorités silencieuses, la délinquance de tous les jours, les incivilités, la malveillance dans les rapports sociaux ne sont pas une particularité des malades mentaux. Ce fait est d’une telle évidence que l’on hésite presque à l’énoncer. Il le faut cependant si l’on veut éviter l’idée trompeuse qu’il faut vraiment "être malade pour commettre de tels actes".

Tout être humain entretenant des relations avec ses semblables dans une société aspirant à la civilisation est appelé à renoncer à la violence primitive. Il faut pour cela que sa personnalité se construise, et qu’il y consente : c’est un processus d’échange maîtrisé entre l’espérance des bénéfices d’un comportement sociable et l’effort que cela implique.

Mais il peut arriver que cette capacité ne soit pas acquise, parce que manque le cadre proposé par la famille ou la société, ou parce que sont remises en cause, collectivement, les figures de l’autorité incarnées par les représentants des grandes institutions, Ecole, Police, Justice, Eglise... Dans ce cas, la violence peut sans doute être contenue, et son renoncement appris, en remettant à l’honneur un cadre social commandant le respect, et en faisant appel aux capacités de progrès du sujet.

Il se peut aussi que le sujet refuse de renoncer à la violence, et c’est le choix du pervers. Celui-ci est installé dans l’habitude de la transgression et la jouissance de sa répétition. Il n’existe, dans ce cas, que la solution de la vigilance collective, de l’obligation extérieure, appliquée par le système pénal dans un cadre judiciarisé.

Il se peut encore que la personnalité du sujet soit encore mal structurée et que, dans certaines circonstances, il ne puisse contrôler son impulsivité, même s’il la reconnaît comme coupable a posteriori. Cette violence est susceptible d’être combattue par l’apprentissage de stratégies d’évitement, ou l’analyse des circonstances.

Si ces troubles de la personnalité prennent leur source dans l’enfance, il serait faux d’en conclure qu’ils peuvent être prédits dès cette période. Il est certes toujours souhaitable de soigner précocement, mais un comportement instable dans la petite enfance ne se prolongera pas systématiquement à l’adolescence par une personnalité ancrée dans l’impulsivité ; et celle-ci ne conduira pas forcément à la délinquance à l’âge adulte. L’expérience clinique le démontre.

Il est enfin possible que la capacité d’un individu à renoncer à la violence soit altérée par l’usage de drogues, ou les troubles psychiques. L’usage de drogues, lorsque l’intéressé sait qu’il l’expose au risque de sombrer dans la violence, doit être responsabilisé, renvoyant le sujet à son choix.

Reste la question des troubles psychiques qui réduisent le discernement. Ils sont rares, mais ils existent, et constituent un facteur de risque du passage à l’acte. Les troubles psychotiques n’entraînent cependant pas ipso facto l’irresponsabilité, laquelle n’entraîne pas forcément violence et délinquance. Imputer un comportement dangereux à une pathologie est du ressort de l’expert. Il prendra en compte les éléments singuliers, psychopathologiques et existentiels et le contexte, qui pourront éclairer l’enchaînement des faits. En tout état de cause, la maladie ne crée pas la violence, elle ne fait, parfois, que la permettre. Dans ce cas, les soins, le réconfort, l’apaisement de l’angoisse, l’explication du contexte pour faire pièce aux troubles cognitifs, éloignent le danger.

Mais il est en revanche possible qu’un malade soit violent, qu’il soit malade et violent. Une personne psychotique peut en effet, en dépit, et à côté des soins, choisir de rompre avec les règles du respect d’autrui. C’est ce type de situation qui justifie parfois des expertises concluant à la légitimité d’une responsabilisation pour des personnes authentiquement malades. Ces situations sont évidemment très difficiles à apprécier, car il s’agit de savoir si le choix de l’acte antisocial a été, ou non, essentiellement déterminé par la pathologie.

Dans ce contexte, comment penser l’intervention possible de la psychiatrie dans le cadre d’une prévention de la délinquance ? A notre sens, il est légitime qu’elle soit interpellée à deux niveaux :

- le premier est celui des troubles psychiques. Ils doivent être pris en charge. Les soins, a priori, feront disparaître le risque de violence ou de conduite délinquante. Mais en cas de conduite répétitive de mise en danger d’autrui par refus d’observance du traitement, il serait acceptable que soit instituée une certaine forme d’obligation de soins ambulatoires, qui pourrait être judiciarisée. Si la loi de 1990 devait être modifiée en ce sens, il faut que ce soit dans une logique sanitaire, en restant vigilant sur les libertés individuelles et la dignité des personnes.

- Le deuxième niveau sera celui des perversions. Sur ce sujet, l’obligation de suivi instituée par la loi Guigou du 17 juin 1998 est suffisante, si elle est appliquée, ce qui est encore loin d’être le cas partout. L’effort doit donc porter sur les moyens qui le permettront. Mais ce dispositif n’est efficient que s’il entraîne l’adhésion du patient qui est le préalable à tout résultat thérapeutique. C’est la condition de l’authenticité de son désir de changement.

- Un troisième niveau, plus discutable, serait celui des troubles de la personnalité, où une intervention soignante est concevable, mais exclusivement par agrément mutuel, même si ce contrat peut être reçu dans le cadre d’une obligation de soins. Car, répétons-le, aucun changement ne peut advenir contre le désir profond du sujet. Il n’existe pas, et c’est heureux, d’orthopédie morale contre la liberté humaine.

L’intervention de la psychiatrie dans le champ de la prévention de la violence ne peut donc que s’en tenir là. On mesure bien ce qui est confusément espéré d’elle : un traitement médical de la violence, de la délinquance, de la barbarie. Un dépistage, un diagnostic, un traitement. Il faut le dire à nos concitoyens, et il faut que nos responsables politiques l’entendent : c’est une utopie.

Denis Leguay est psychiatre.
Article paru dans l’édition du 14.09.06


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