AGI !

Le « KO social » fédère les mécontents

Le monde
dimanche 9 mai 2004

Le groupe Les Têtes Raides organisait, vendredi 23, un troisième rendez-vous festif contre "la destruction des solidarités", dans l’enceinte du Printemps de Bourges.

Le Printemps 2004 bruisse d’une contestation neuve.
Il y a débats, tables rondes, redéfinitions. La crise de l’industrie du disque, le conflit des intermittents y sont pour beaucoup. Bien des eaux sont passées sous les ponts depuis le 21 avril 2002, date du score historique de Jean-Marie Le Pen à la présidentielle, un coup dur d’après Printemps - du 9 au 14 avril cette année-là. Encore sonné en 2003, ce festival traditionnellement ancré à gauche, créé en 1977 par des défenseurs de la chanson française anticommerciale (Léo Ferré, Georges Brassens, Maxime Le Forestier, Jacques Higelin...), reprend l’initiative en 2004.

En 2002, Grégoire Simon et Christian Olivier, des Têtes Raides, avaient bu un verre de menetou-salon, vin du Cher, au bord de l’Auron avec le directeur du Printemps, Daniel Colling. Les Têtes Raides avaient comme une envie de casser les habitudes et de s’approprier ce Printemps, où ils étaient venus pour la première fois en 1989 dans la catégorie Découvertes. On scella le principe de concerts multiples, d’invités surprises et de la conception de l’affiche par les Chats pelés, leur section graphiste. Et puis il y eut "un gouvernement de droite serviteur du Medef, et la montée en puissance de la précarité", selon Grégoire Simon, le saxophoniste du groupe.

En avril toujours, mais en 1999, les Têtes Raides avaient participé au gala pour la liberté de circulation proposé par le Groupe d’information et de soutien aux travailleurs immigrés (Gisti), avec Noir Désir, les Rita Mitsouko, Miossec, Dominique A ou encore Sergent Garcia. De fil en aiguille, les Têtes Raides ont calé leurs propos musicaux sur ces mouvements de contestation sociale. Et inversement.

En décembre 2003, ils sont à Lyon puis, le 1er mars, au Zénith à Paris pour un concert militant baptisé "Avis de K.-O. social" qui s’en prend à "la destruction des solidarités". Quelques semaines après la défaite de la droite aux régionales, le Printemps de Bourges 2004, au centre géographique d’une France "toujours sous la coupe du gouvernement Raffarin", était dès lors pour les Têtes Raides un terrain de militantisme idéal.

Il est 14 heures en ce vendredi exceptionnellement ensoleillé. Aucun incident n’a été signalé pendant la traversée de Bourges par le cortège parti de la gare. On croit la ville toujours frileuse face aux 170 000 festivaliers et badauds qui l’occupent à chaque nouveau Printemps. Selon le festival, 80 % d’entre eux n’étaient pas nés à sa création, il y a vingt-sept ans. La CGT-Spectacle est en queue de manifestation.

A l’entrée du Pavillon d’Auron, où se déroule le concert, les manifestants ont déposé leurs pancartes "Avis de K.-O. social", en noir sur fond jaune. Ils ont collé des panonceaux presque soixante-huitards : "Osons aimer, osons lutter", "La télé nous ment", "Culture 2004, 300 000 licenciements"... Dans le Pavillon d’Auron, les stands proposent tracts, pétitions, journaux, badges. Ce n’est pas le Larzac, mais ils sont tous là : Greenpeace, Attac, le Gisti, la Ligue des droits de l’homme, SUD, Ras l’front, et même l’Union des apiculteurs de l’Anjou.

L’entrée coûte 10 euros. Elle est vendue à la criée. Deux mille preneurs. Grégoire Simon déboule avec un carton tout frais du P’tit Bourgeon, journal réalisé pendant le Printemps avec Neutron, le présentateur-chroniqueur, les dessinateurs Tignous et Bridenne... Le P’tit Bourgeon et son équivalent radiophonique, Biturige Cubi, "93.4, la radio du K.-O.", ont été dotés par le festival de 36 500 euros.

Le "troisième round de l’avis de K.-O. social" est ainsi annoncé par le chanteur Mano Solo, l’un des participants au concert : "Il est temps de se réveiller. Depuis deux ans, on monte les catégories sociales les unes contre les autres. Les "réformes" consistent à prendre à l’un pour donner à l’autre, en accusant le premier d’être un fainéant." Et dans la rue, avant la scène donc, le rocker français Little Bob, blouson noir et crinière blanche, répète à qui veut l’entendre : "C’est pour qu’ils arrêtent de détruire les acquis sociaux gagnés par nos pères."

Romain Humeau, chanteur du groupe Eiffel, a loué une voiture ce matin "après un coup de fil de Grégoire". Il a pris avec lui le violoniste britannique Joseph Doherty (compagnon de Zebda notamment). Pour une chanson, Sombre, dense, révoltée, intercalée entre A la croisée des grands soirs de Blankass et Hexagone de Renaud, retravaillée à la révolte par les Têtes Raides. Les porte-parole des "assos" montent en scène. Le public danse.

Joseph Doherty martèle qu’il ne faut pas que la France se permette une "ère Thatcher", qu’il a fuie. Et Romain Humeau, 33 ans, père de famille, RMiste jusqu’à 28 ans, aujourd’hui intermittent du spectacle, affirme que l’important n’est pas de "vivre de la musique", mais "à travers la musique", qui est nécessaire, utile et permet de se dépasser.

Véronique Mortaigne
Le Monde


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 1158 / 74587

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Actions  Suivre la vie du site Pour une convergence des luttes   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License