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Nous risquons d’entrer dans un monde invivable

Les inquiétudes du sociologue Robert Castel
jeudi 1er mars 2007 par AL

Extraits d’une conférence publique prononcée par Robert Castel le 13 février 2007, à l’université Lille 1, sur le thème des "mutations sociales". Le sociologue retrace les grandes étapes vécues par le monde du travail dans la société capitaliste. Il montre comment la mise en concurrence des travailleurs casse les avancées collectives.

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LE TEMPS DE L’EXPLOITATION. "Le premier capitalisme, industriel, a commencé à s’imposer sous une forme sauvage au début de l’industrialisation du XIXème siècle. L’un de ses effets dévastateurs a été l’apparition d’une misère de masse qui a affecté une grande partie des travailleurs, ce qu’on a appelé à l’époque le paupérisme. Ce qui rend compte de cette situation d’impuissance totale du prolétariat des débuts de l’industrialisation, c’est le fait que le travail est réduit à une pure marchandise. C’est le contrat de louage de la force de travail : le salaire est fixé par un contrat entre deux individus, l’employeur et l’employé, mais ils ne sont pas égaux dans cette relation, évidemment, parce que le patron peut imposer ses conditions, tandis que l’ouvrier est obligé de travailler pour survivre, il est sous l’emprise du besoin. Le contrat de travail sous cette forme est un pseudo contrat, c’est la racine de l’exploitation capitaliste."

ÉMERGENCE DES CONVENTIONS COLLECTIVES. "Une dynamique s’est déployée sur près d’un siècle et a réalisé la condition de travailleur : avec les conventions collectives, ce n’est plus le salarié isolé qui contracte. Il s’appuie sur un ensemble de réglementations qui ont été collectivement négociées par les partenaires sociaux et qui ont force de loi. L’ordre contractuel qui renvoyait à un rapport de force entre deux individus est remplacé par un ordre légal sanctionné par la loi et garanti par l’Etat. Conventions collectives, mais aussi garanties collectives du droit du travail et de la protection sociale, avec comme clé de voûte l’État social, instance du collectif."

UN COMPROMIS SOCIAL. "Le compromis social du capitalisme industriel qui s’est progressivement imposé, de 1945 jusqu’au début des années 70 est le résultat d’une longue histoire. Je crois qu’il ne faut pas l’idéaliser parce qu’il demeurait des inégalités, des injustices... Mais en contrepartie de la subordination salariale, et donc de l’acceptation de la logique du capitalisme, le travailleur recevait des contreparties fortes de sécurité et de protection. Ce compromis n’a pas trop mal marché jusqu’aux années 70, et a permis d’assurer parallèlement la modernisation de la société française, un développement économique continu et considérable, et un progrès social réel qui a affecté la majorité de la population."

LA REVOLUTION N’A PAS EU LIEU. "Politiquement, ce compromis social est une réponse réformiste, bon, la révolution n’a pas eu lieu... en tout cas en Europe occidentale. On est restés dans le cadre du capitalisme. Un salarié ne travaille pas d’abord pour lui-même mais pour son patron, mais désormais, il travaille aussi en partie pour lui-même, et une part de son salaire, qu’on appelle le salaire indirect, lui revient en quelque sorte sous forme de protection : droit à la santé, à la retraite, aux assurances chômage. C’est un équilibre entre les intérêts du marché, mesurés en termes de productivité, de compétitivité des entreprises, et les intérêts du monde du travail, mesurés en termes de sécurité et de protection."

REMONTÉE DE L’INSECURITE SOCIALE. "Aujourd’hui, on assiste à une remontée de l’insécurité sociale, de la pauvreté. C’est apparemment la fin du compromis social et le passage à un nouveau régime du capitalisme qui le démantèle. Dans les années 70-80, on a d’abord été sensibles à la montée d’un chômage de masse, à la précarisation des relations de travail. Avec un peu de recul, on commence à comprendre qu’en deçà il y a une dynamique plus profonde qui est un processus de dé-collectivisation ou de ré-individualisation qui déstabilise les formes d’organisations collectives et de solidarités collectives. Et l’épicentre du phénomène se situe au niveau de l’organisation du travail. On assiste à une individualisation des tâches, qui exige la mobilité, l’adaptabilité, la prise de responsabilités des travailleurs, et à la place de l’organisation collective et hiérarchisée du travail, on exige une implication personnelle des travailleurs. Certes, il existe encore du taylorisme, mais ce sont les secteurs les plus dynamiques, les plus nouveaux en terme d’organisation du travail qui exercent une pression sur les autres. Les travailleurs sont de plus en plus individualisés et mis en concurrence les uns par rapport aux autres plutôt qu’inscrits dans des collectifs."

TRAVAILLEURS PAUVRES. "Chez nous aussi, il y a des gens qui travaillent mais qui n’arrivent pas à se procurer les ressources de base, parce qu’ils travaillent de manière trop précaire, trop intermittente, ou trop partielle, et ce sont d’ailleurs souvent des femmes. Le problème est très grave. Cette dégradation du statut de l’emploi qui est un phénomène très important, on pourrait parler de précariat : installation dans la précarité, qui n’est plus une situation provisoire, et risque de devenir une sorte d’état stable, de précarité permanente. Je crois que c’est peut-être le noyau de remontée actuelle de l’insécurité sociale."
UN GRAND BOND EN ARRIERE. "Le mot d’ordre du MEDEF : en revenir de la loi au contrat, c’est faire au moins un bond en arrière du chemin qui avait mené au caractère collectif et reconnu par la loi des régulations sociales ; en revenir de plus en plus à des négociations dans l’entreprise, et pourquoi pas à des négociations entre personnes, entre patron et salarié, où évidemment, le patron a toutes les chances de l’emporter, surtout en période de chômage. [Certains] se tirent très bien d’affaire avec ces nouvelles règles du jeu. Ils peuvent être plus compétents, plus compétitifs, et au fond, ce sont les gagnants de ces transformations en cours. [...] C’est d’ailleurs là-dessus que repose le discours néolibéral dominant, par exemple le discours du MEDEF. Il n’est sans doute pas complètement faux [mais] il est unilatéral, parce que d’autres individus, au contraire - et on peut craindre que ce soient les plus nombreux - perdent pied."
TRANSFORMATIONS IRRÉVERSIBLES. "Beaucoup des transformations qui ont eu lieu depuis un quart de siècle sont irréversibles. Il ne s’agit pas d’une crise passagère. On ne reviendra pas sur les nouvelles règles de la concurrence dans une économie mondialisée. On ne reviendra pas non plus sur les mutations technologiques en cours, qui ont puissamment contribué à cette mise en mobilité de la manière de produire et d’échanger. Donc on ne peut pas maintenir en l’état, revenir purement et simplement au système des régulations collectives qui s’était constitué à la fin du capitalisme industriel. [...] Allons-nous vers une société complètement asservie aux impératifs du marché ? [...] la riposte, ce serait d’imposer des contreparties, de trouver un nouveau compromis social."

CLIVAGE DROITE-GAUCHE.( "Il y a aujourd’hui un réformisme libéral, ou réformisme de droite. Cela peut paraître un peu curieux parce que, historiquement, le réformisme a été une position de gauche, modérée, qui voulait éviter la révolution, avec des politiques de type social-démocrate, tout en étant soucieuse d’affirmer le pouvoir de l’Etat social, de développer le droit du travail, la protection sociale, les services publics, contre le libéralisme. Précisément parce que ce réformisme de gauche n’avait pas si mal réussi, qu’il était parvenu à construire des régulations sociales assez fortes, il y a désormais la possibilité d’un réformisme de droite, dont l’objectif est de démanteler ces constructions. C’est l’orientation de ce qu’on appelle le néolibéralisme. [...] Il y a un critère simple pour distinguer le réformisme de gauche du réformisme de droite. Le réformisme de droite s’attaque au droit, à l’Etat, soupçonnés d’être des entraves au libre développement des entreprises, à l’exigence d’être compétitif, concurrentiel à tout prix. C’est le discours dominant dans la politique actuelle."

SÉCURITE SOCIALE PROFESSIONNELLE.( "L’emploi a perdu beaucoup de sa stabilité. Il n’est sans doute plus un support suffisant pour accrocher les protections et assurer la sécurité des travailleurs comme il l’était à l’époque antérieure. D’où l’idée de transposer à la personne, ces droits qui étaient rattachés au statut de l’emploi. Ainsi, le travailleur serait sécurisé durant les périodes d’absence d’emploi. Ce serait une manière de rendre compatible la mobilité, la flexibilité et une sécurité minimale pour les travailleurs qui resteraient protégés en dépit des aléas de l’emploi : c’est la question de la "sécurité sociale professionnelle", revendiquée par les syndicats (CGT), et qui se trouve aussi dans le discours de madame Royal, et je pense que monsieur de Villepin en avait parlé aussi. Evidemment, tout dépend du contenu réel qu’on mettrait derrière."

PRENDRE AU SERIEUX LE MARCHE. "Je pense qu’il faut prendre au sérieux le marché, il est là, il sera là demain, parce que la révolution n’aura pas lieu demain, ni après-demain. On sera pour longtemps dans le marché, et on ne peut sans doute pas penser la modernité sans le marché : la centralité du travail et la centralité du marché, ce sont les deux piliers de la modernité. La question n’est pas de faire comme si le marché n’existait pas, mais de savoir s’il serait possible de "domestiquer le marché", expression de Karl Polanyi, qui avait bien vu que le marché c’était la modernité, mais que laissé à lui-même, le marché "autorégulateur" était destructeur des formes d’organisation et de solidarité sociales."

DES TEMPS INCERTAINS. "Aujourd’hui, nous risquons d’entrer dans un monde invivable, en tout cas pour ceux qui ne seraient pas du côté des vainqueurs de la concurrence impitoyable et généralisée. Nous sommes dans une période de transition entre deux régimes, qui peut être vécu de manière douloureuse par beaucoup de gens. Les anciennes formes de solidarités collectives sont fragilisées et parfois détruites pendant que de nouvelles régulations ne sont pas encore trouvées. L’avenir est imprévisible, pour le meilleur ou pour le pire."

Bibliographie

Beaud, S., Pialoux, M., Retour sur la condition ouvrière : enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbelliard, Paris, Fayard, 1999.

Beck, U., La société du risque : sur la voie d’une autre modernité, Paris, Flammarion, 2001.

Boltanski, L., Chiapello, E., Le nouvel esprit du capitalisme, NRF Essais, Gallimard, 1999.
Bourdieu, J., Heilbron, J., Reynaud, B., Les structures sociales de la finance, Actes de la recherche en sciences sociales, Seuil, n°146-147, mars 2003.

Bourdieu, P., " Le néolibéralisme, utopie (en voie de réalisation) d’une exploitation sans limites ", in. Contre-feux, propos pour servir à la résistance contre l’invasion néolibérale, Liber Raisons d’agir, 1998.

Castel, R., Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.

Castel, R., L’insécurité sociale : qu’est-ce qu’être protégé, Paris, Seuil, La République des idées, 2003.

Cotta, J., Sept millions de travailleurs pauvres, la face cachée des temps modernes, Paris, Fayard, 2006.

Lordon, F., Fonds de pension, piège à cons ? Mirages de la démocratie actionnariale, Liber Raisons d’agir, 2000.

Polanyi, K., La Grande Transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, NRF, Gallimard, 1944.


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