AGI !

Appel contre la guerre à l’intelligence

Les Inrockuptibles
vendredi 13 février 2004

Pour fédérer les mobilisations de plus en fortes, mais encore très
éparses et éclatées, émanant des secteurs de la culture et du savoir,
face aux attaques régulières, aux coupes budgétaires et aux menaces
dont ils font l’objet de la part de l’actuel gouvernement,
l’hebdomadaire culturel Les Inrockuptibles lance un " Appel contre la guerre à l’intelligence ".
Vous trouverez ci-après le texte de cet appel qui sera publié le 18
février dans nos colonnes. Vos signatures doivent nous parvenir au
plus vite (dernière limite vendredi 13 au matin), à l’adresse mail
suivante appel@inrocks.com, avec votre nom prénom et qualité.

signer à l’adresse suivante avec vos nom, prénom et qualité :
appel@inrocks.com

Appel contre la guerre à l’intelligence

Rien de plus proche aujourd’hui d’une université sans crédit qu’un
laboratoire scientifique en panne, rien de plus proche d’un
intermittent du spectacle qu’un doctorant précaire, d’un urgentiste en
alarme qu’un juge débordé par les dossiers et les affaires, d’un
psychanalyste interdit d’exercice qu’un archéologue privé de fouilles,
rien de plus proche d’un architecte qu’un avocat ou qu’un médecin dont
la liberté d’exercer est de plus en plus encadrée, rien de plus proche
d’un chômeur en fin de droit qu’un artiste au Rmi, rien de plus
proche, dans des salles vétustes et bondées, qu’un prof et ses
étudiants.

Tous ces secteurs du savoir, de la recherche, de la pensée, du lien
social, producteurs de connaissance et de débat public font
aujourd’hui l’objet d’attaques massives, révélatrices d’un nouvel
anti-intellectualisme d’Etat. C’est à la mise en place d’une politique
extrêmement cohérente que nous assistons. Une politique
d’appauvrissement et de précarisation de tous les espaces considérés
comme improductifs à court terme, inutiles ou dissidents, de tout le
travail invisible de l’intelligence, de tous ces lieux où la société
se pense, se rêve, s’invente, se soigne, se juge, se répare. Une
politique de simplification des débats publics, de réduction de la
complexité : pour ou contre le voile ? Psychiatres ou charlatans ? Un
policier dans chaque école ou des professeurs laxistes ? Juges de
gauche ou flics sévères ? France d’en bas contre élites savantes ? Les
artistes : fainéants ou profiteurs ? Depuis deux ans, la liste est
longue des compétences et savoirs pratiques méprisés, des débats
raccourcis, amputés de leur épaisseur et de leurs contradictions
fécondes.

Le gouvernement Raffarin fait un usage simpliste et terrifiant des
fameuses leçons du 21 avril : en pleine crise de l’Etat-Providence,
dans ces secteurs les plus sensibles que sont l’hôpital et la santé,
l’école et l’université, la justice et le travail social, la culture
et l’audiovisuel public, au moment d’une fracture urbaine sans
précédent entre des centre-ville riches et paisibles et des
périphéries abandonnées, à l’heure d’une décentralisation culturelle
accélérée et sans filet et d’une industrie de la culture qui modifie
en profondeur le paysage intellectuel, que fait le gouvernement ? Il
livre l’architecture, l’urbanisme et la construction d’un nouvel
espace public aux grands groupes de BTP. Il dégraisse les corps
intermédiaires de la communauté éducative en supprimant
emplois-jeunes, aide-éducateurs, infirmières, surveillants. Il
fragilise le monde du spectacle au nom d’une réforme nécessaire du
régime de l’intermittence. Il démoralise les professions de santé et
accélère la " fuite des cerveaux " dans les universités étrangères.
Il profite du départ à la retraite des générations du baby-boom pour
faire disparaître des secteurs de recherche, des spécialités
médicales, des disciplines éducatives. Il procède à des coupes sombres
dans les budgets du savoir et de la recherche. Et il résout la prise
en charge des " vieux " par la culpabilisation des familles, le rappel
à l’ordre paternaliste des plus jeunes et la suppression d’un jour
férié.

Cette guerre à l’intelligence est un fait sans précédent dans
l’histoire récente de la nation. C’est la fin d’une exception
française : un simple regard chez quelques-uns de nos voisins
européens, dans l’Angleterre post-thatchériene ou l’Italie
berlusconienne permet pourtant de voir ce qu’il advient des écoles,
des hôpitaux, des universités, des théâtres, des maisons d’édition au
terme de ces politiques qui, menées au nom du bon sens économique et
de la rigueur budgétaire, ont un coût humain, social et culturel
exorbitant et des conséquences irréversibles.

Loin de constituer un mouvement d’humeur corporatiste, ce sursaut des
professions intellectuelles concerne l’ensemble de la société. D’abord
parce que la production et la diffusion des connaissances nous est
aussi indispensable que l’air que nous respirons. Ensuite, parce
qu’au-delà de nos métiers, de nos savoirs, de nos pratiques, c’est au
lien social qu’on s’en prend, reléguant davantage encore dans les
marges les chômeurs, les précaires, et les pauvres.

Et maintenant ? Fort de cette prise de conscience, il s’agit de
partager les luttes et les mobilisations, de fédérer nos inquiétudes,
d’échanger ces expériences alarmantes, et d’adresser au gouvernement
une protestation solidaire, unifiée, émanant de tous les secteurs
attaqués par cet anti-intellectualisme d’Etat qu’aucun parti
politique, de droite comme de gauche, n’a encore entrepris de
dénoncer. Chacun d’entre nous doit continuer à porter ses propres
revendications, à élever ses propres défenses, mais nous devons aussi
interpeller collectivement nos concitoyens sur ce démantèlement des
forces vives de l’intelligence.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 964 / 74587

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Actions   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License