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Chiffres du chômage : grève chez les statisticiens

Nouvel Obs
jeudi 26 avril 2007 par AL

http://ericmaurin.blogs.nouvelobs.com

Il y avait déjà quelque chose qu’en tant que (ex) statisticien ayant passé 18 ans à l’INSEE, dont 8 dans les services produisant les chiffres de l’emploi et du chômage, il y avait déjà une chose que je ne comprenais pas donc, c’est pourquoi le directeur de l’INSEE avait dès l’automne 2006 décidé de ne pas publier les chiffres de l’enquête Emploi, les seuls susceptibles de produire une évaluation du chômage aux normes internationales (BIT) selon un protocole similaire d’une année sur l’autre.

J’étais d’autant plus intrigué que, comme vous le savez peut-être, la date habituelle de publication des chiffres (mars) tombait à un moment intéressant cette année : le bilan préélectoral. Le directeur de l’INSEE a d’abord avancé furtivement la question des « biais de rotation ». De fait les « biais de rotation » sont une réalité assez fascinante et je comprends qu’il ait aimé en parler : en gros deux échantillons représentatifs de la population ne répondent pas la même chose aux questions sur le chômage si c’est la première fois, la deuxième fois ou la sixième fois que vous les interrogez. L’enquête Emploi actuelle mélange à chaque date l’interrogation de six vagues. Six vagues ? Six taux de chômage. Sympa non ? Je vous laisse imaginer la tête des responsables de l’INSEE quand ils ont compris la plaisanterie, il y a déjà quelques années de cela. Ce qui est particulièrement amusant c’est qu’à supposer qu’on soit en mesure de mieux définir « le » vrai taux de chômage BIT (à partir d’une enquête auxiliaire plus approfondie par exemple), la première vague n’est pas spécialement plus proche de ce vrai taux de chômage que les autres. Ce qui veut dire que l’on a sans doute plutôt intérêt à avoir six vagues comme c’est le cas aujourd’hui, que trois comme c’était le cas autrefois dans les années 1990, puisqu’au moins on prend une moyenne sur un nombre plus élevé de situations. Les "biais de rotation" sont une réalité bien connue au niveau international et ne sont pas spécialement plus forts en France qu’ailleurs. Ils ont toutefois une autre dimension assez fascinante : leur forme et leur amplitude varient d’un pays à l’autre sans que l’on comprenne vraiment pourquoi (au Canada, dans les régions situées plutôt près de l’Atlantique le taux de chômage est systématiquement plus faible dans les premières vagues que dans les suivantes, dans celles plutôt à l’Ouest c’est l’inverse !), signe détourné, mais assez réjouissant des normes culturelles qui façonnent non pas seulement l’amplitude réelle du chômage, mais sans doute également sa mesure. Mais bon bref, les « biais de rotation » ne sont, dans le cas d’espèce, pas vraiment un bon cheval, puisqu’il a fallu se rendre à l’évidence : ils ne sont pas plus importants cette année que les précédentes, ce qui en clair veut dire que les différences de taux de chômage entre les différentes vagues de répondants sont très similaires cette année à celles des années précédentes. Les biais de rotation : un espoir déçu.

Il a aussi été question des « taux de non réponse », les personnes que les enquêteurs n’arrivent pas à joindre et interroger. Vers le mois de février, une rumeur terrible a enflé dans les couloirs : les taux de non réponse auraient augmenté dramatiquement. Depuis rectification de tir, le taux de non réponse n’aurait augmenté que de 0,2 points. Ca nous fait environ six cents ou sept cents personnes de plus dans la nature sur un total de 300 000. Bigre. En supposant, pour être gentil, qu’il ne s’agit que d’actifs et que de plus aucun de ces actifs n’est au chômage (héroïque vous en conviendrez) cela ne diminuerait le taux de chômage national que d’environ 0,05 point, bref quelque chose comme 9,75 au lieu de 9,8...

Donc, je ne comprends toujours pas cette histoire de report de la publication, je suis un peu comme Eurostat (l’office statistique Européen) sur ce point, qui pour sa part continue tranquillement d’utiliser l’enquête Emploi. Et maintenant, il y a autre chose que je ne comprends pas : s’il était si prudent pour la direction de l’INSEE de ne pas publier les chiffres de l’enquête Emploi, pourquoi est-il prudent pour la même direction de publier les chiffres issus des fichiers de l’ANPE vu que l’on n’a pas pu les corriger à l’aide de l’enquête Emploi. Vous suivez le raisonnement ? Chaque année, en mars, on publie les résultats de l’enquête Emploi et on utilise l’information contenue dans cette enquête pour recadrer les comptages administratifs annuels qui eux dérivent au fil des changements de procédures administratives justement, procédures d’inscription ou de maintien à l’ANPE en l’occurrence. Cette année, on sait qu’il y a eu plein de changements du côté de l’ANPE. Donc pour le coup, on n’est pas dans les spéculations sur le pourquoi du comment, on sait positivement que les chiffres de l’ANPE sont problématiques. Les directeurs de la DARES ont dit au Conseil de la Statistique ne pas être en mesure de chiffrer le problème. Alors la question devient : pourquoi le directeur de l’INSEE accepte-t-il de cautionner des chiffres dont il sait qu’ils ont dérivé par rapport à l’année précédente et pourquoi refuse-t-il de publier des chiffres dont on n’arrive pas à démontrer qu’ils sont de qualité différente de celle des autres années ?

Je ne comprends pas cela et c’est pourquoi je soutiens la grève des statisticiens aujourd’hui.

Eric Maurin


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