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1984-2004 : l’envolée des inégalités sociales

Thierry Brun "Politis"
mardi 1er juin 2004

Contrairement au message délivré par les statistiques officielles, les inégalités et la pauvreté se sont accrues en vingt ans : c’est ce que montre le BIP 40, indicateur élaboré par le Réseau d’alerte sur les inégalités. Synthétisant des données sur les revenus, l’emploi, l’éducation, le logement, la santé et la justice, il dessine un portrait d’ensemble de la réalité sociale française. Et met au jour les manifestations diverses de la « décohésion » de notre société.

Les statistiques semblent muettes face à la « guerre aux pauvres », termes que n’hésitent pas à employer deux chercheurs dans un récent numéro de la revue Mouvements (1). L’économiste Michel Maric et la sociologue Valérie Cohen, tous deux membres du Réseau d’alerte sur les inégalités (RAI), ont en effet décrit un inquiétant retour de l’Histoire contre les démunis. Il est aujourd’hui confirmé par le nouveau Baromètre des inégalités et de la pauvreté, le BIP 40, réalisé par le RAI, dont Politis publie ici les résultats.

Ce BIP 40 est l’occasion de rouvrir le dossier politiquement tabou des inégalités et de la pauvreté, pour constater que ce qui relevait naguère de la Sécurité sociale et des droits sociaux associés au travail a été transféré, dans un contexte de chômage massif, vers la sphère de l’assistance. « Les figures du chômeur "en situation précaire" ou du jeune "galérant" en banlieue se sont imposées », explique Michel Maric, avec « une volonté de restaurer "l’employabilité" par des programmes destinés à des populations censées s’éloigner du marché du travail à mesure que s’allonge leur "ancienneté" au chômage. »

Mais les jeunes en difficulté d’insertion, les chômeurs de longue durée, les personnes occupant un emploi à temps partiel contraint, celles en rupture de liens familiaux, les ménages fortement endettés ne sont pas seulement les victimes des restructurations économiques et des nouveaux modes de gestion de la main-d’oeuvre, de la précarité. Elles sont aussi victimes du désengagement de l’État, dont les synthèses d’organismes statistiques officiels ignorent l’ampleur.

Les gouvernements sont peu soucieux de mesurer l’effet de leurs politiques sociales chez les exclus. À droite, le sujet est incongru, au point qu’un organisme comme le Centre d’études des revenus et des coûts (Cerc) en a fait les frais dans les années 1990 (voir entretien), et alors que trois des huit minima sociaux que compte aujourd’hui le dispositif français ont été institués pour répondre à des difficultés liées à l’insertion sur le marché du travail. Mis en place en 1988, le revenu minimum d’insertion (RMI) représente à lui seul environ un tiers des bénéficiaires de minima sociaux. Son augmentation tout au long des années 1990 contraste avec l’affirmation, par exemple dans le rapport 2004 de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, d’une « réduction de la pauvreté jusqu’au milieu des années 1980 » et une stagnation, voire une baisse de celle-ci, ces dernières années.

Les politiques libérales d’assistance mises en oeuvre ont induit un phénomène non évalué aujourd’hui : le glissement d’une logique fondée sur les besoins à une logique fondée sur le workfare, une obligation de travail (gratuit dans certains cas) chère à l’aide sociale anglo-saxonne, qui a inscrit l’exigence de contreparties dans le cadre d’une « activation des dépenses passives » conforme à la « société active » sur laquelle glose tant le gouvernement Raffarin. Les termes du plan national d’action pour l’inclusion présenté par la France à la Commission européenne en 2003 expliquent cette politique extrêmement ciblée de « restauration de l’autonomie », d’« équilibre entre protection et responsabilité » et la volonté de « relance de l’insertion » dans le cadre d’une « valorisation de l’activité, de l’initiative et de la solidarité de proximité ».

On assiste ainsi à une réduction progressive de la protection sociale pour les chômeurs, notamment avec la réforme de l’assurance chômage, que les « recalculés » ont mise provisoirement en échec et que les intermittents du spectacle contestent toujours. Aux nombreuses exonérations de cotisations sociales destinées aux entreprises, le gouvernement Raffarin a ajouté l’instauration du revenu minimum d’activité (RMA), assorti d’exonérations de salaire : 80 heures de travail d’un RMiste (minimum de 20 heures hebdomadaires) ne coûtent que 183 euros à l’entreprise (soit environ deux euros de l’heure). Après avoir dénoncé l’inefficacité des contrats emploi solidarité (CES), dont le nombre est fortement réduit en 2004, la droite a mis en place un RMA offrant une moindre protection sociale aux individus et ne permettant plus, à son terme, une inscription comme demandeur d’emploi. Il contribue au maintien dans l’assistance et l’on voit mal un employeur accepter de verser le Smic là où il peut verser huit fois moins.

Ces nouvelles politiques sociales n’ont pas garanti une sortie des situations de pauvreté. Pire, « les réformes de l’assurance chômage et du revenu minimum, ainsi que l’esprit dans lequel est mise en oeuvre aujourd’hui la politique de lutte contre l’exclusion, témoignent d’un coup d’accélérateur dans le sens d’une délégitimation de la pauvreté », analyse Michel Maric. Ce n’est donc pas un hasard si le gouvernement a aussi dans ses cartons la réforme du code du travail et l’institution d’un contrat de mission. Les pauvres ne constituent que la première étape d’une politique destinée à être généralisée.


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