AGI !

Mon stage chez les néo-contestataires

Marie-Sandrine Sgherri © Le Point
dimanche 17 juin 2007 par AL

Les nouveaux contestataires se veulent non-violents, joyeux, efficaces. Tout cela s’apprend. Une journaliste du Point a participé à un stage de « désobéissance ».

le point

Les clowns qui ont perturbé le G8, c’étaient eux. L’occupation du toit de l’Unedic à Paris en avril pour défendre le régime des intermittents, eux aussi. Eux encore la « manif de droite » le 20 mai, pour saluer l’élection de Nicolas Sarkozy aux cris de « Du travail pour les racailles » ou « La culture, ça fait mal à la tête ». Un happening le 7 avril à la pyramide du Louvre, où du sang - en fait du colorant alimentaire acheté rue Montmartre - a été répandu dans le bassin pour dénoncer devant les touristes interloqués le génocide rwandais « made in France », eux à nouveau. Eux, ce sont les « désobéissants ». Des militants, plus ou moins jeunes, plus ou moins expérimentés, mais qui ont fait de la désobéissance civile leur mode d’action favori.

Ces manifestations semblent débridées. En fait, elles ne s’improvisent pas.

Essayez donc, si vous en doutez, de bloquer une autoroute en compagnie d’une poignée d’amis, même déterminés !

Essayez de faire le maximum de tapage médiatique sans cocktail Molotov ni lancer de pavé.

Tentez de faire rire jusqu’à un cordon de CRS sans pour autant apparaître comme de purs hurluberlus sans cervelle ni conscience !

Pour mieux maîtriser les techniques de l’agit-prop moderne, des stages sont organisés. Un site Internet au nom explicite, desobeir.net, propose deux jours de « formation à l’action directe non violente » associant « approche théorique et exercices pratiques, mises en situation, techniques et bricolage ». Le lieu est tenu secret jusqu’au dernier moment. Sage précaution, puisque le premier stage, en décembre dernier, faute de discrétion, s’était déroulé sous la surveillance de la police.

C’est donc quelque part dans le sud de la France que 45 stagiaires se sont retrouvés pour apprendre les rudiments d’une action de désobéissance efficace. Ils sont déjà militants, s’inquiètent des dérives de la science, des excès du consumérisme, des menaces sur les libertés publiques. Ils protestent contre le nucléaire, la pub, les OGM, le fichage biométrique généralisé, le « néocolonialisme ». Ils soutiennent les Palestiniens, les sans-papiers, les sans-logement... Quelle que soit la cause, tous fustigent l’ « immense passivité » de leurs concitoyens. Eux veulent agir.

Hurluberlus ? Pas du tout. Marginaux ? Encore moins. Gilles, l’organisateur, est chercheur en sciences politiques. Sacha, notre formateur à la non-violence, commercial. Les stagiaires aussi viennent de tous les univers. Pierre, adhérent de Greenpeace et vieux de la vieille du combat antinucléaire, est, dans le civil, un simple artisan. Quelqu’un qui a des employés, des clients et des fournisseurs, qui paie ses factures et ses impôts. Mais, il y a deux ans, quand un ULM a survolé le chantier de l’EPR à Flamanville pour prouver que le site n’était pas à l’abri d’une attaque terroriste, Pierre en était. Quand des Zodiac ont mené une « inspection citoyenne » de la base sous-marine de l’île Longue, il y était aussi. « Il faut bien informer les gens, explique-t-il, puisque même nos candidats à la présidentielle ignorent ce qu’est l’EPR et combien nous possédons de sous-marins nucléaires d’attaque ! »

A côté, Thierry est un tendron. Il n’a pas 30 ans. Ingénieur en aérospatiale, il a vu lors de son premier job l’alliance des scientifiques, des militaires et des financiers. Aujourd’hui, il en est sûr : « Le développement durable, c’est de la com’ ! Une entreprise est mue par le seul profit. Lui confier le soin de préserver l’environnement est un non-sens. »
Ricardo a peu ou prou le même parcours. Maître de conférences en informatique, il a carrément démissionné, effaré du manque de conscience éthique de ses collègues. Mouche aussi est une repentie, du marketing cette fois. RMiste volontaire, elle court les manifs déguisée en clown, une activité qu’elle juge « mille fois plus utile à la société que mon ancien job ». Il y a là aussi un éleveur de chiens, ancien chargé du service d’ordre d’un grand club de football, une bibliothécaire, des salariés d’associations, des étudiants...

Jusqu’où ces militants sont-ils prêts à aller ? Eh bien, justement, ça dépend.

Premier exercice proposé par Sacha, qui a adapté les techniques de la négociation commerciale à la formation non violente : deux lignes sont symboliquement tracées dans l’herbe. A leurs extrémités, deux possibilités : est-ce violent/non violent ? Le feriez-vous/ou pas ? Selon les actions proposées, c’est à chacun de se situer le long de ces lignes et de tracer ainsi les contours relatifs de « l’action directe non violente ». Par exemple, briser les ampoules des illuminations de Noël afin de lutter contre une débauche d’énergie écologiquement incorrecte. « Violent », estiment les uns. « Non violent », estiment d’autres, qui ne le feraient pas pour autant car c’est « médiatiquement contre-productif de tirer sur le traîneau du Père Noël ».

Pas de mots d’ordre, de tables de la loi idéologiques, de bréviaire : les désobéissants sont aux antipodes du militantisme de papa. Ici, le mot « chef » est banni : on préfère parler de « référent ». Banni aussi le « on » : l’activiste doit toujours dire « moi, je ». Car chez les désobéissants règne l’hyper-démocratie : hors de question qu’une minorité s’incline devant la majorité et chaque réunion doit parvenir à un parfait consensus. En raison d’un vieux fond anar ? Sans doute. Parce qu’ils sont les produits du consumérisme individualiste qu’ils vomissent pourtant ? Aussi. Mais pas seulement. De fait, c’est le « moi » activiste qui va occuper un pylône à 30 mètres au-dessus du sol. Son moi encore qui va narguer les CRS et finir dans un panier à salade. Bref, ce moi a son mot à dire.

Mais parvenir au consensus dans une réunion de désobéissants suppose là aussi de maîtriser certaines techniques. b.a.-ba : pratiquer la communication non verbale pour que chacun s’exprime mais sans chaos. Les mains s’agitent en l’air pour signifier l’approbation, le même mouvement vers le sol signifie la réserve. Quand un militant s’enlise, on lui montre, par un moulinet des index, qu’il est temps d’accélérer. Enfin, tout désobéissant qu’on soit, ici aussi il faut lever le doigt.

(...)

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