AGI !

La sidérurgie, une machine à gonfler les fortunes privées

Par François Doutriaux (Juriste et enseignant chercheur)
mercredi 6 février 2008

L’histoire d’amour qui lie l’Etat français et le secteur sidérurgique est ancienne. La prestation remarquée de Nicolas Sarkozy ce lundi 4 février sur le site de Gandrange en est une nouvelle manifestation.

http://www.rue89.com/la siderurgie une-machine à gonfler les fortunes priveesL’usine de Gandrange, appartenant à Arcelor (plus précisément à Usinor), a été cédée en 1999 au groupe indien Mittal pour un franc symbolique. Le trust français Arcelor, numéro un mondial de l’acier, devait être racheté le 25 juillet 2006 par le même Mittal pour 26,9 milliards d’euros.

Depuis le début des années 70, l’Etat s’était pourtant dépensé sans compter pour Arcelor et le secteur sidérurgique français. Principal propriétaire de l’une de ses deux grandes composantes, Sacilor, la famille de Wendel - dont sont issus notamment Antoine Seillière, Françoise de Panafieu ou une partie de la famille Schneider - a ainsi largement bénéficié de la générosité de l’Etat. Dès 1978, alors qu’Usinor-Sacilor licenciait 22 000 salariés, l’Etat reprenait à son compte 22 milliards de francs de dettes du groupe. Le président français, qui autorisait cette généreuse intervention, était également apparenté, par son épouse, à la famille Wendel.

Des subventions par centaines de milliards

L’alternance politique ne devait pas modifier cette ligne de conduite : la nationalisation du groupe, entre 1978 et 1982, devait effacer le reliquat des dettes des « maîtres de forge » (et notamment du groupe Wendel) au détriment des finances publiques. Entre 1975 et 1987, le secteur sidérurgique enregistra 80 milliards de francs de pertes (couvertes par l’état pour l’essentiel) et englouti plus de 100 milliards de subventions publiques.

Les "plans acier" de 1977 et 1982 auront, de manière remarquable mais aux prix d’investissements financiers publics colossaux et de massives suppressions d’emplois (130 milliards de francs et 100 000 suppressions de postes en vingt ans), restauré la rentabilité de la sidérurgie en apurant son passif et en multipliant par trois sa productivité. Ce, pour le plus grand bénéfice du secteur privé.

En effet, le groupe est privatisé à vil prix (à peine dix milliards de francs) dés 1995 par Alain Juppé, non sans que l’Etat n’eût préalablement pris à sa charge le reliquat de ses dettes. Les actions sont en grande partie acquises par des fonds de pension (plus de 30% de l’ensemble).

Les grands actionnaires (les petits porteurs ont tout perdu lors de la recapitalisation du groupe par Alain Madelin en 1986) ont donc généré des fortunes considérables à trois reprises : lors de la nationalisation du groupe, puis lors de sa privatisation, quinze ans plus tard, et enfin lors du rachat par Mittal après dix ans de consolidation. Ce bien évidemment sans tenir compte des bénéfices secondaires pour les chantres de cette privatisation (ainsi des 325 000 stock options liquidées par Francis Mer, PDG du groupe).

Un cadeau pour Mittal

Le rachat du groupe Arcelor par Mittal est emblématique : pour moins de 27 milliards d’euros, le groupe indien devient le numéro un mondial de l’acier et s’offre le produit de 20 milliards d’euros d’investissements de fonds publics français. Des investissements que les actionnaires privés se sont avérés incapables de protéger contre une OPA hostile d’un industriel étranger. Peut-être la valorisation de leurs portefeuilles d’action (valeur doublée en cinq mois, plus de 4 millions d’euros de stock options pour le seul PDG du groupe, monsieur Dollé) n’est-elle pas totalement étrangère à cette incapacité.

Un intéressant symbole de notre temps en effet que celui d’un secteur industriel "sauvé" d’une crise catastrophique pour un coût faramineux, assumé presque intégralement par le contribuable français, sans que les salariés en bénéficient à aucun moment (75% des emplois du secteur ont disparus) et donc pour le seul bénéfice des principaux actionnaires. Chaque salarié de la sidérurgie licencié aura coûté à l’état français plus d’un million de francs.

mutualiser les pertes, privatiser les gains

Quand bien même elle apparaît en totale contradiction avec le dogme fondateur de la pensée économique actuelle (l’efficacité économique du secteur privé par opposition à la gabegie du secteur public), cette classique succession nationalisation/privatisation a permis de transférer des milliards d’euros des caisses de l’état vers des patrimoines privés qui, chose étonnante, furent souvent ceux des grandes fortunes française.

On peut y voir l’application d’un axiome moins connu du capitalisme moderne : mutualiser les pertes, privatiser les gains.

Et aujourd’hui ?

Le 16 janvier 2008, la direction du groupe Mittal annonce la fermeture partielle du site de Gandrange et le reclassement intégral des 595 employés dont les postes vont être supprimés. Une enveloppe de formation de 20 millions d’euros est dégagée par Mittal pour garantir ce reclassement. L’usine de Grandange déclare 36 millions d’euros de pertes en 2007 (3,6% de son chiffre d’affaire), 20 millions en 2006. Parallèlement, le groupe Mittal a investi 30 millions d’euros en 2007 (et prévoit d’en investir 65 millions en 2008) pour la modernisation du site de Florange, également dans le bassin lorrain et considéré comme plus adapté au développement de l’activité du groupe.

Le 28 janvier, Lakshmi Mittal, président du groupe Arcelor-Mittal, est reçu à l’Elysée par Nicolas Sarkozy. Ce dernier semble satisfait des engagements pris par le groupe indien : discussion avec les syndicats sur une éventuelle solution alternative jusqu’en avril et garantie qu’aucun licenciement sec n’est envisagé. En effet, tous les salariés concernés se verront proposer un emploi alternatif sur un autre site du groupe, pour l’essentiel dans le bassin lorrain. On rappellera que Lakshmi Mittal ne fait en cela que se soumettre à la législation sociale française : dans un groupe international de cette taille et dégageant de semblables bénéfices, un licenciement sec est impossible du fait de l’obligation de reclassement des salariés concernés par un licenciement économique. Cette obligation est en effet appréciée au niveau du groupe dans son ensemble, et non du seul site.

30 milions de plus sans contrepartie

Le 4 février, Nicolas Sarkozy effectue, sous les feux des caméras, une brève visite (45 minutes) aux salariés de l’usine de Grandrange. Il y annonce son intention de financer "tout ou partie" des investissements qui "auraient du être faits depuis longtemps sur le site et qui n’ont pas été faits". Le coût de ces investissements, connu de Nicolas Sarkozy, est évalué à environ 30 millions d’euros.

Notre président se propose donc de financer, à hauteur de 30 millions d’euros et sans aucune contrepartie, la modernisation d’une usine appartenant à un groupe industriel étranger.

Est-il judicieux d’investir une telle somme dans une structure dont la valeur était estimée en 1999 à un franc symbolique et qui dégage 56 millions d’euros de déficit sur la période 2006-2007 ?

Rupture dans la continuité

Est-il légitime que l’état français finance les investissements industriels qu’un acteur privé se refuse à assumer, d’autant plus lorsque cet acteur est une société étrangère qui déclare 5 milliards de dollars d’excédent pour l’exercice 2007 et prévoit d’investir un milliard de dollar dans la production sidérurgique en Egypte en 2008 ?

Est-il justifié que l’état intervienne dans la réorganisation d’une entreprise privée qui ne va supprimer aucun emploi sur le territoire national, étant établi que rien n’empêchera cette entreprise de fermer ultérieurement l’usine, et qu’une éventuelle contribution de la société concernée se fera par définition au détriment de sa politique d’investissement sur d’autres sites du même bassin d’emploi ?

Est-il approprié de contrarier les autorités communautaires de la concurrence en soutenant financièrement l’activité du numéro un mondial et européen du secteur, ce quelques jours seulement après que la Commission européenne ait rappelé à l’ordre le gouvernement français (le plus mauvais élève européen en matière de gestion des finances publiques) en l’invitant à renforcer "considérablement" sa lutte contre les déficits publics afin d’équilibrer ses comptes dés 2010 ?

Quelles que soient les réponses à ces questions, monsieur Sarkozy apparaît sur ce terrain comme un homme de rupture dans la continuité.

Continuité de la pratique qui consiste pour l’état à dégainer le chéquier en faveur du secteur sidérurgique, ou en tout cas de ses actionnaires (car cet argent n’aura sans doute d’autre effet que d’enrichir le groupe Mittal, notamment si l’usine est finalement fermée ou revendue après d’éventuels investissements publics), au premier signe de panique médiatique.

Rupture en ce qu’il introduit une pratique relativement novatrice pour l’Etat en subventionnant à fonds perdus des entreprises étrangères ultra bénéficiaires.

Le prix du redressement dans les sondages

Nicolas Sarkozy aura quoi qu’il en soit bénéficié d’une couverture médiatique exceptionnellement rentable sur le plan social pour moins de 45 minutes de présence, alors même qu’il est fort malmené sur ce terrain ces temps derniers. Le "dévissage" de sa popularité dans l’opinion publique, et notamment dans les milieux ouvriers, n’est sans doute pas étranger à ce soudain besoin de visiter le site de Gandrange, ainsi qu’au fracassant virage antilibéral qui l’a accompagné.

Si le redressement de notre président dans les sondages est à ce prix, on aurait mauvaise grâce à le lui refuser.

Que sont, après tout, 30 millions d’euros au regard des 20 milliards investis par l’état français pendant vingt ans pour le bénéfice final d’un groupe industriel étranger et de quelques grands actionnaires privés ?


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 455 / 74587

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Revue de presse  Suivre la vie du site chomage   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License